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Pour cette série, Le Devoir vous fait entrer dans les coulisses des reportages de ses journalistes en 2025. Stéphanie Marin revient sur un procès civil sur lequel les projecteurs ont été braqués tout au long de l’année : celui du fondateur de Juste pour rire, Gilbert Rozon, poursuivi à hauteur de 14 millions par neuf femmes qui lui reprochent des agressions sexuelles et des viols.
Le procès n’a plus besoin de présentation : il a été suivi par le public du début à la fin, soit du 9 décembre 2024 jusqu’à septembre dernier. Un procès de cette ampleur et de cette longueur n’est pas sans rebondissements — ni sans défis. L’un d’entre eux est de maintenir un équilibre juste dans une couverture de si longue haleine.
L’équilibre se décline de différentes façons — et selon divers critères qui souvent s’entrechoquent. L’un d’eux est d’accorder un espace équitable aux versions des parties en présence, soit les demanderesses et le défendeur Gilbert Rozon. Or, ce dernier s’est adressé aux médias dans les corridors du palais de justice de Montréal à de nombreuses reprises tout au long du procès, parfois plus d’une fois par jour, et, occasionnellement, alors que son avocate tentait délicatement de l’éloigner des caméras.
Ce ne fut toutefois pas le cas des demanderesses, qui ont choisi — sûrement pour plusieurs raisons, et possiblement sur la recommandation de leurs avocats — de ne pas parler aux journalistes, offrant à peine quelques phrases par-ci par-là, et une très courte réaction lors de la dernière journée en septembre dernier. C’est évidemment un choix que les médias respectent. Mais Gilbert Rozon a ainsi occupé un espace médiatique supplémentaire, non encombré par le décorum de la cour ni limité par les sujets pouvant y être abordés. Cette situation mettait les journalistes devant des choix : sur quoi mettre l’accent dans l’article du jour ? Devaient-ils se concentrer sur la sortie impromptue et parfois choc du défendeur, ou sur les témoignages rendus en salle d’audience ? Tout au long, je me suis laissée guider par cette question cruciale : qu’est-ce qui allait le mieux informer les lecteurs ce jour-là ?
Par ailleurs, les demanderesses ont offert à la juge un récit détaillé de ce qu’elles reprochent à l’ex-magnat de l’humour. Parfois, leur témoignage — ce qui inclut l’interrogatoire mené par leur avocat et le contre-interrogatoire — durait toute une journée. L’article du jour se concentrait donc uniquement sur leur récit.
Toutefois, la réplique de Gilbert Rozon aux allégations de chaque demanderesse a forcément bénéficié de moins d’espace dans les reportages qui ont suivi. D’abord, parce qu’il a parfois répondu aux récits de quatre femmes en une journée de témoignage, et aussi parce que sa version, rendue des mois après la leur, nécessitait un rappel des faits, ce qui grugeait de l’espace à l’écrit et du temps en ondes.
S’il est vrai que c’est lui qui a demandé la réunion en un seul procès des neuf actions initialement intentées séparément, son choix a toutefois eu une incidence sur la couverture qui en a résulté. Il est plus qu’évident qu’il revient aux médias de s’adapter aux procédures judiciaires et au rythme du procès — et non l’inverse. Les défis d’une couverture équitable demeurent néanmoins.
Trouver les mots
Lors de ce procès qui rapportait de nombreuses agressions sexuelles présumées — et aussi des relations sexuelles consentantes —, beaucoup de détails très personnels ont été dévoilés de part et d’autre. Cela plaçait les journalistes devant une question importante : jusqu’où aller ? Certains détails pouvaient être considérés comme trop intimes, voire dégradants. Ne pas les rapporter pouvait sembler être un choix des journalistes de protéger une partie, ce qui peut porter flanc aux critiques de l’autre. Aussi, omettre des détails de ce qu’une demanderesse dit avoir vécu n’est pas sans conséquences : le lecteur pourrait penser que ce dont elle se plaint ne justifie pas les conséquences physiques et psychologiques qu’elle allègue.
Ces questionnements menaient souvent à des discussions entre les journalistes de différents médias — oui, il nous arrive de discuter entre nous ! — et avec nos patrons, afin de trouver le bon équilibre.
Un autre défi s’est présenté lors du témoignage de personnalités connues (il y en a eu beaucoup lors de ce procès, dont des animatrices, des comédiennes, et même un ancien premier ministre). Il pouvait être tentant de centrer l’article du jour sur l’une d’entre elles, vu leur notoriété, plutôt que sur les autres témoins. Un jour, un témoignage important a été rendu par une demanderesse qui n’est pas connue du grand public. Il aurait pu être occulté par celui de l’animatrice de radio et de télévision qui a témoigné la même journée.
Ce jour-là, Le Devoir a exceptionnellement décidé de publier deux textes (un seul est la norme), car la voix de toutes les victimes présumées est importante.
Le procès a aussi connu maints bouleversements inhabituels. Il a été mis sur pause plus d’une fois, notamment parce qu’un article du Code civil, entré en vigueur quelques jours seulement avant le début du procès, a créé de nombreux débats judiciaires et mené à un détour par la Cour d’appel — en plein procès. Ce qui l’a grandement fait déborder de l’horaire prévu.
Une autre pause a été provoquée par un épisode particulier, qui se serait déroulé dans un petit cubicule adjacent à la salle de procès. Gilbert Rozon a rapporté avoir été pris à la gorge par le conjoint d’une demanderesse, aussi père d’une victime présumée. L’événement l’a ébranlé, a ensuite déclaré M. Rozon à la cour, tout comme son avocate, qui était juste à côté de lui. Le procès a été temporairement suspendu et M. Rozon a porté plainte aux constables du palais de justice.
Tout cela pour expliquer que rapporter un procès est un exercice complexe, lors duquel j’ai souvent l’impression de marcher sur un fil de fer vacillant. Il ne se limite pas à régurgiter les versions des faits dites en salle d’audience. Au bout du compte, chaque article offert aux lecteurs est la somme d’une multitude de choix, allant du sujet principal à l’ordre des phrases et même aux mots utilisés.


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