Il y a une phrase qui revient dans tous les rapports consacrés à la rénovation énergétique des logements, et elle n’a rien d’un slogan : on peut dépenser beaucoup et ne pas déplacer l’étiquette. Ce n’est pas une opinion de contribuable grincheux, c’est le constat de la Cour des comptes, de l’Anah elle-même, et il tient à un choix de départ — celui du geste unique.
Le geste unique, moteur réel du dispositif
Dans son examen des aides à la rénovation énergétique publié en octobre 2023, la Cour des comptes chiffre le phénomène : 73 % des dossiers aidés portaient sur un travail mono-geste, et à l’intérieur de ce bloc, le changement de mode de chauffage pèse pour les trois quarts. Autrement dit, plus d’un dossier subventionné sur deux consistait à remplacer un système de chauffage, sans intervention sur l’enveloppe du bâtiment.
La logique est compréhensible. Un mono-geste coûte moins cher au ménage, se décide en quelques semaines, ne demande ni audit ni maître d’œuvre. Il produit aussi des statistiques flatteuses : un dossier traité est un dossier traité. Le problème est ailleurs — un changement de chaudière dans un logement mal isolé améliore le confort et la facture, mais il ne suffit presque jamais à faire changer un logement de catégorie. La chaleur produite continue de sortir par où elle sortait.
Le volet destiné aux cas les plus lourds ne fait pas mieux sur ce point. Toujours selon la Cour, 61 % des passoires thermiques passées par MaPrimeRénov’ Sérénité restaient classées E, F ou G après travaux. L’explication tient en un seuil : le gain énergétique minimal exigé avant travaux était fixé à 35 %, un niveau que la Cour juge insuffisant pour faire sortir un logement du statut de passoire. On atteignait la marche, pas le palier.
Les sommes en jeu
Le volume financier, lui, n’a rien de symbolique. En additionnant la prime de transition énergétique et les certificats d’économies d’énergie, 6,95 milliards d’euros ont été engagés sur la seule année 2022 — contre 5,22 milliards en 2019, soit une hausse d’un tiers en trois ans. En face, le parc concerné comptait environ 4,8 millions de logements classés passoires thermiques.
C’est ce rapport entre le montant et le résultat mesuré qui a déclenché la réforme, plutôt qu’un scandale de gestion : l’argent est bien allé à des travaux réels, réalisés par des entreprises réelles. La question posée par la Cour n’est pas « où est passé l’argent », mais « à quoi l’a-t-on conditionné ».
Le problème dont on parle moins : la fiabilité du thermomètre
Un dispositif qui se juge au saut de classe DPE suppose que le DPE soit fiable. C’est précisément ce que la Cour des comptes est venue contester deux ans plus tard.Le 3 juin 2025, elle a publié un rapport d’une rare sévérité sur la gestion publique du diagnostic de performance énergétique. Le chiffre qui en ressort est brutal : en 2023, 70 % des établissements contrôlés ont présenté au moins une anomalie, selon les contrôles menés par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes.
Attention au sens exact de ce chiffre : il porte sur les établissements contrôlés par la DGCCRF, pas sur l’ensemble des diagnostics réalisés en France. Et l’action de la DGCCRF vise surtout l’affichage des étiquettes, les clauses abusives et l’indépendance commerciale, la qualité technique du diagnostic restant hors de son champ. Les anomalies relevées sont donc largement des manquements au droit de la consommation : défaut d’information sur les prix, non-respect du délai de rétractation, clauses abusives. Ce n’est pas 70 % d’étiquettes fausses — c’est 70 % de professionnels en écart avec la réglementation, ce qui est déjà considérable pour un outil devenu opposable.
La Cour pointe surtout un défaut de structure : la moitié des organismes certificateurs sont liés structurellement aux opérateurs de DPE, et seuls 0,08 % des DPE ont été contrôlés par les organismes de certification en 2023. Ses recommandations : une véritable carte professionnelle pour les diagnostiqueurs d’ici fin 2026, un renforcement de l’information du public sur les recours, des contrôles statistiques approfondis sur la cohérence des diagnostics, et le recours à l’intelligence artificielle pour repérer les valeurs suspectes.
Effet collatéral rarement mis en avant : le stock de biens à louer a chuté de 33 % pour les étiquettes F et G entre 2021 et 2023, avec une pression accrue sur les loyers et des difficultés d’accès au logement pour les foyers modestes. La Cour reproche d’ailleurs à l’État de n’avoir mené aucune étude d’impact globale préalable sur les effets de la réforme du DPE de 2021.
Où en est le dispositif en 2026
Contrairement à ce qu’on lit parfois, MaPrimeRénov’ n’est plus le dispositif décrit en 2023. Trois changements comptent.
Le recentrage sur la rénovation d’ampleur. En 2026, le dispositif donne la priorité à la rénovation globale : combiner plusieurs travaux — isolation, ventilation, chauffage, eau chaude — pour obtenir un gain d’au moins 2 classes au DPE, sur la base d’un audit énergétique préalable, avec accompagnement obligatoire par un Mon Accompagnateur Rénov’. Le barème applique un taux de 80, 60, 45 ou 10 % selon les revenus à un plafond de dépenses de 30 000 € HT pour un gain de 2 classes, 40 000 € HT pour 3 classes ou plus.
Le rétrécissement du mono-geste. Depuis le 1er janvier 2026, deux types de travaux sont sortis du parcours par geste (décret 2025-956 du 8 septembre 2025) : l’isolation des murs et les chaudières biomasse, désormais finançables uniquement en rénovation d’ampleur. Les fenêtres ne restent éligibles que pour le remplacement de simple vitrage. Les propriétaires de logements F ou G peuvent encore demander une aide pour un geste unique jusqu’au 31 décembre 2026 ; à partir du 1er janvier 2027, ces passoires basculeront obligatoirement vers le parcours d’ampleur.
Le trou d’air budgétaire. Début 2026, faute de loi de finances, le dépôt de nouveaux dossiers a été temporairement suspendu pour les aides distribuées par l’Anah, dont MaPrimeRénov’ — les dossiers déjà validés n’étant pas remis en cause. Les demandes ont depuis repris, et les dossiers validés avant le 31 décembre 2025 restent honorés après travaux. C’est la traduction concrète du « risque financier » que la Cour signalait dès 2023 : une agence prise entre un flux d’engagements et des crédits votés annuellement.
Ce qui reste à trancher
Le recentrage règle le problème de fond identifié en 2023 : on ne subventionnera plus un geste isolé en espérant un saut de classe. Mais il en crée un autre, très concret pour les ménages. Une rénovation d’ampleur suppose un reste à charge de plusieurs milliers d’euros, un audit, un accompagnement, et un crédit. Le blocage du financement du reste à charge est décrit comme le point critique de 2026. Un dispositif plus exigeant est un dispositif plus juste dans ses effets — et potentiellement plus sélectif dans ses bénéficiaires.
Reste la question posée par le rapport de juin 2025, et elle est la plus dérangeante : tout l’édifice — aides, interdictions de location, valeur des biens — repose sur une étiquette dont la production n’est presque pas contrôlée. Avant de discuter du montant des primes, il faudra sans doute s’assurer que la mesure qui déclenche tout est juste.


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