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Manifester contre la vie chère, une nécessité ou une hypocrisie?

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Je l'avoue, je n'ai jamais manifesté de ma vie. Pourtant, j'ai été lycéen, étudiant même, mais jamais il ne m'est venu l'idée de défiler dans les rues pour réclamer je ne sais quoi. D'abord, j'ai horreur de la foule; à sa seule évocation, j'ai un début d'attaque de panique. Et puis, je ne crois guère à l'action politique quand elle se présente sous la forme d'une horde désordonnée qui brandit des pancartes aux slogans plus ou moins inspirés. Qu'irais-je faire dans cette galère? Et puis protester contre quoi d'abord?!

Je pourrais manifester contre la vie, exiger la suppression de la mort, réclamer des preuves de l'existence de Dieu, mais qui m'écoutera? En plus, chanceux comme je suis, je risquerais de me prendre une charge de CRS qui finira en garde à vue pour outrage à l'ordre établi et comportement séditieux visant à s'en prendre aux fondements de la civilisation judéo-chrétienne. Comparution immédiate. Deux ans d'emprisonnement dans un monastère avec interdiction de communiquer avec l'extérieur et obligation de porter un pendentif en forme de croix pendant le temps de mon excommunication.

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Ceci dit, manifester contre la vie chère comme samedi dernier n'a pas beaucoup plus de sens. Autant manifester contre la pluie. Ou pour l'abolition du réveil matin. Bien entendu que la vie est chère. Elle l'a toujours été, le sera toujours. Mais elle ne l'est que parce que nous acceptons qu'elle le soit. J'entends que par bien des manières, nous avons lié notre existence à l'exercice de consommer. Que notre rapport au monde est devenu essentiellement un rapport marchand où nous mesurons notre part de bonheur à notre capacité à acheter ou pas tel ou tel produit.

Dans leur grande majorité, les gens qui manifestaient samedi dernier n'étaient pas pauvres, au sens premier du terme. Ils ne crevaient pas de faim. Ils n'étaient pas à la rue. Ils entendaient protester contre le coût de la vie, lequel les empêchait de jouir de la vie comme ils l'entendaient, c'est-à-dire de telle manière qu'une fois les factures et le loyer payés, il leur reste suffisamment pour profiter de leur temps libre. Se payer un restaurant, aller au cinéma, partir en vacances, se vêtir selon la mode du moment, changer leur téléphone au gré de leur humeur. Vivre, tout simplement vivre.

«N'est-ce pas toute la perversité du capitalisme que de nous rendre malheureux de ne pas posséder des choses qui ne nous sont en rien utiles dans la conduite de notre vie?»

C'est toute l'ambiguïté de la démarche. À partir de quel moment et au-delà de quelles limites doit-on considérer que le contrat social est rompu? Est-ce quand on ne parvient plus à répondre à ses besoins fondamentaux ou bien lorsqu'on manque à assouvir des désirs imposés par la société elle-même? N'est-ce pas toute la perversité du capitalisme que de nous rendre malheureux de ne pas posséder des choses qui ne nous sont en rien utiles dans la conduite de notre vie?

Il faut savoir vivre de peu, de très peu même. Du minimum vital. Le reste, tout le reste, n'est que superflu et supercherie. Qu'est-ce qu'une vie décente sinon une vie passée dans une simplicité qui n'a pas besoin d'artifices pour exister? Quand votre bonheur intérieur dépend des fluctuations du coût de la vie, de l'impossibilité d'accéder à des biens de consommation à l'intérêt plus que discutable, il en va de votre salut même: votre souffrance a beau être réelle, elle n'est qu'un symptôme d'une maladie due à une incapacité à se satisfaire d'une vie détachée des contingences de l'économie de marché.

Lire, par exemple, ne coûte rien ou presque. Vous pouvez vous fournir en romans et essais dans n'importe quelle médiathèque de quartier. Le marché de l'occasion fourmille de sites à même d'assouvir pour un prix modeste votre soif de lecture. La connaissance est à la fois gratuite et infinie. Existe-t-il un bonheur plus grand, plus simple, que d'ouvrir les pages d'un roman et d'oublier ainsi le fracas du monde? De se retirer en soi et de sentir son esprit grandir? De découvrir de nouveaux mondes? D'entrer en résonance avec une intelligence qui vous comprend et vous répond? De goûter à cette ivresse de la pensée qui vaut toutes les paires de baskets au monde?

Désormais, d'une simple connexion à internet, l'inépuisable richesse des connaissances humaines vous est offerte. Les trésors des civilisations passées, l'apprentissage d'une nouvelle langue, l'exploration de films, de documentaires, la visite des plus beaux musées au monde, les entretiens de nos plus grands penseurs, les musiques d'hier et d'aujourd'hui, les jeux dans leur innombrable diversité, même la pornographie, tout cela et bien plus encore est mis à votre disposition pour quelques euros par mois.

Il ne s'agit pas de dénigrer un mouvement qui a mille raisons d'exister mais de tenter d'apporter une réponse à un mal être dont la source réside parfois dans un rapport tronqué au monde. Le pouvoir d'achat n'est pas le pouvoir de s'offrir ce dont on n'a nul besoin. Oui, l'argent permet de mener une vie plus douce, il serait stupide de le nier, mais d'en manquer ne devrait pas conduire au désespoir si on arrive à se loger, à manger à sa faim, à vivre dans la simplicité d'une vie digne et sobre. Remplacer la consommation par la connaissance devrait être une valeur cardinale, la plus grande des vertus possible.

Manifester contre la vie chère n'a de sens que si on s'entend à changer notre manière de vivre dans une société marchande. Sans quoi, c'est une perte de temps destinée à remplir le vide d'une vie qui s'étiole faute d'être bien conduite. Être pauvre ou mener une vie modeste n'a rien d'une calamité si elle est compensée par la soif inextinguible du savoir. Les richesses du monde sont là, à portée d'un clic, d'une bibliothèque à franchir. Il suffit d'oser l'aventure. Le reste suivra et avec lui, la possibilité d'une vie pleine à profusion.

Pour suivre l'actualité de ce blog, c'est par ici: Facebook-Un juif en cavale

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