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À De Haan (Belgique).
À la fin du mois de novembre, la cité balnéaire flamande de De Haan (Le Coq en français), dans le nord-ouest de la Belgique, a des allures de ville fantôme. Les touristes ont déserté les plages, les volets des complexes d'habitation dédiés à la location saisonnière sont fermés. Sur la route principale qui longe la mer du Nord, les rares passants marchent en silence.
Au bout d'un chemin bordé de haies, l'ambiance est tout autre: un groupe d'enfants rit à gorge déployée en s'agitant sur un terrain de basket reconverti en aire de jeu. Dans le bâtiment en face, on s'active joyeusement en cuisine pour préparer un roz qudrah, un plat palestinien à base de riz, de viande et de pois chiches.
À première vue, le centre de loisirs du Chat Botté semble héberger des vacanciers comme les autres. La vingtaine de Palestiniens qui y sont rassemblés ce week-end-là ont pourtant survécu à la guerre brutale menée par Israël depuis les attaques du Hamas, survenues le 7 octobre 2023 –et dont le bilan humain, estimé à plus de 70.000 morts, s'est encore alourdi depuis l'entrée en vigueur du cessez-le-feu, le 10 octobre 2025.
Les mois de bombardements incessants, de deuils et de privations ont laissé des cicatrices. Certaines sont visibles à l'œil nu, d'autres non. C'est pour tenter d'adoucir le poids des traumatismes que ces Gazaouis ont été réunis le temps d'un week-end, les 29 et 30 novembre 2025, à l'initiative de l'association caritative Oasis Belgium, afin de participer à une thérapie collective.

Fin novembre 2025, une vingtaine de Gazaouis exilés en Belgique, adultes et enfants, ont répondu à l'invitation de l'association Oasis Belgium pour participer à une retraite de thérapie collective le temps d'un week-end à De Haan, petite station flamande bordant la mer du Nord. | Mathilde Mazars
«Guérison collective»
Les jambes solidement plantées au sol, Ashira Darwish se présente.
Nous sommes en 2012, dans le village de Nabi Saleh, en Cisjordanie occupée, quand une altercation éclate entre l'armée israélienne et des manifestants palestiniens. Ashira, alors journaliste et chercheuse pour la BBC et les ONG Human Rights Watch et Amnesty International, est grièvement blessée à la moelle épinière par un soldat israélien. Paralysée, elle entame un parcours de guérison à la fois corporelle et spirituelle, pour dépasser le «traumatisme continu et intergénérationnel» causé par l'occupation israélienne.
Une fois sa mobilité retrouvée, Ashira Darwish développe une méthode de «guérison collective», inspirée du soufisme, de la méditation active et de «soins ancestraux» palestiniens ou empruntés à d'autres peuples autochtones.

Tout au long du week-end, les participants ont été accompagnés dans un parcours de guérison hors norme mêlant groupes de parole, rituels soufis et exercices de respiration. Un premier pas sur un long chemin de reconstruction, pour apprivoiser et dépasser les traumatismes hérités de la guerre. | Mathilde Mazars
Depuis, sa méthode a été éprouvée auprès de milliers de Palestiniens –de Cisjordanie, de la bande de Gaza et de la diaspora– et plus de 200 praticiens du monde arabe ont été formés par ses soins à la «guérison holistique par la catharsis». L'histoire d'Ashira Darwish a été portée à l'écran dans le documentaire autoproduit Where The Olive Trees Weep (Là où pleurent les oliviers), sorti en 2024.
«Ma fatigue augmente un peu plus chaque jour»
Dès qu'elle évoque le prénom de son fils, Iman* se met à pleurer. Les larmes ont pris leurs habitudes sur le visage fardé de la jeune gazaouie depuis ce jour de janvier 2024, quand un bombardement israélien a tué son père et son fils de 8 ans. «Il s'appelait Yasser*.»
Grièvement blessée dans l'explosion de l'immeuble familial, Iman réfute d'abord le diagnostic d'hémorragie interne et répète aux médecins, incrédules: «Le sang est celui de mon fils.» De cette journée, elle garde dans le ventre des fragments de missile et une peine, irrésoluble. Même dans un pays sûr comme la Belgique, où elle a demandé l'asile avec sa fille, Iman n'a pas de répit. «Ma fatigue augmente un peu plus chaque jour», dit-elle, en mentionnant chaque jour passé loin de son mari, resté dans la bande de Gaza.
La parole d'Iman coule, comme les larmes. En thérapie, les participants sont invités à se tapoter leur poignet sans interruption, tout en faisant le récit de leur guerre vécue dans l'enclave palestinienne. Comme l'explique Ashira Darwish, il s'agit d'une technique de régulation du système nerveux, tendu par des expériences passées ou, comme chez Iman, par des épreuves encore d'actualité.
Là où les oliviers cessent de pleurer
Quand ils se retrouvent en cercle, assis au centre de la pièce en bois où l'on sent l'air froid du dehors, la plupart des hommes du groupe ont le visage fermé. Certains semblent plus volontaires que d'autres. L'un d'eux commence à parler. Doucement, les langues se délient. On raconte la souffrance, la perte de sens. Les images d'horreurs, gravées à vif comme la peine sur leurs fronts plissés. Puis Ashira Darwish les invite à tourner sur eux-mêmes, à la manière des derviches tourneurs: «Ça aide à retrouver un centre, leur équilibre.» Alors ils tournent, seuls ou main dans la main.
La répétition de gestes ou de mots permet de «reprogrammer» les réflexes induits par le traumatisme, disserte Ashira Darwish. Son principal objectif est de «faire comprendre à leur corps qu'ils sont désormais en sécurité». La thérapeute se réjouit de la réceptivité des participants: «Certains ont pleuré pour la première fois depuis qu'ils ont quitté la bande de Gaza; d'autres avaient tellement de choses à gérer qu'ils n'avaient pas encore pris le temps de faire le deuil.» Après avoir passé de longs mois «en mode survie» dans l'enclave palestinienne, durant leur trajet migratoire et lors de leurs premiers pas en Belgique, «ils réalisent, seulement maintenant, tout ce qu'ils ont perdu».

Ashira Darwish, ancienne journaliste, grièvement blessée et paralysée en Cisjordanie en 2012, a transformé son expérience traumatisante en un chemin de guérison collective. Aujourd'hui thérapeute, elle accompagne les Palestiniens exilés à travers une approche holistique du soin. | Mathilde Mazars
Avec les enfants, elle utilise la danse et la musique. «Dammi Falastini» («Mon sang est palestinien»), l'hymne du chanteur palestinien Mohammed Assaf, est lancé, avant de s'arrêter brusquement. Et ça recommence, jusqu'à ce que, idéalement, ils ne confondent plus chaque son, assourdissant et inattendu, avec celui d'une explosion.
Suivant le même principe, ils entonnent des comptines lugubres, à la manière d'une litanie: «Le bruit des drones, du matin au soir, le bruit des bombes, des explosions… Maintenant, je parle à mon corps. Je suis dans un lieu sûr, je ne suis plus à Gaza. Mon corps peut se détendre, je suis dans un lieu sûr.»
«Être ensemble fait partie de la thérapie»
Même en Belgique, Ammar Al-Batta peine à trouver le sommeil. Rencontré plus d'un an et demi après son départ de Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, cet homme d'affaires de 31 ans témoigne de nuits pétries par l'anxiété, durant lesquelles ses souvenirs de la guerre ont remplacé les cauchemars.
Au lendemain de la première session de thérapie, il constate déjà une amélioration. Réveillé bien avant le soleil paresseux de ce début d'hiver, il raconte avoir dormi «comme un bébé». Orienté vers un psychologue peu après son arrivée dans le plat pays, Ammar Al-Batta décline les soins, craignant de se retrouver face à un psychologue occidental, incapable de placer Rafah ou Khan Younès sur une carte. «Je n'avais pas envie d'avoir à expliquer d'où je viens», admet-il. En somme? d'où viennent les fantômes emportés avec lui en exil. La méthode d'Ashira Darwish fonctionne, selon lui, «parce qu'elle est connectée avec notre spiritualité, avec notre communauté».

Certaines familles se retrouvent pour la première fois depuis leur passage par les camps de migrants en Belgique. Ici le 29 novembre 2025 sur la plage de De Haan (nord-ouest de la Belgique), on échange des nouvelles et des rires, portés par les cris des enfants. | Mathilde Mazars
La communauté joue un rôle central dans la démarche thérapeutique du week-end. Certains se revoient pour la première fois, des semaines voire des mois après leur rencontre dans l'un ou l'autre des camps pour migrants de Belgique. D'autres se rencontrent à peine, mais tous semblent déjà former une seule et même famille. «Ce qui nous a été volé, c'est aussi notre communauté, estime Ashira Darwish, en référence au déplacement de population provoqué par la guerre et par l'occupation israélienne. Être ensemble fait partie de la guérison.»
* Les prénoms ont été modifiés pour des raisons de sécurité, à la demande de la personne interviewée.





























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