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Par Clément Ghys
Publié aujourd’hui à 06h00Article réservé aux abonnés
RécitAu début des années 1960, à Haïfa, en Israël, le jeune poète palestinien Mahmoud Darwich s’éprend de Tamar Ben Ami, une danseuse juive israélienne. Entre eux, l’idylle est aussi intense que brève. De cet amour empêché, l’écrivain tirera un poème poignant, « Rita et le fusil », encore chanté dans tout le monde arabe.
« Entre Rita et mes yeux, un fusil/Et celui qui connaît Rita se prosterne/Et adresse une prière/A la divinité qui rayonne dans ses yeux de miel. » Qui, dans le monde arabe, n’a pas fredonné ces mots ? Qui, du Caire à Amman, de Damas à Beyrouth, n’a pas posé sa voix sur celle, douce, du chanteur libanais Marcel Khalifé qui, depuis les années 1970, interprète le morceau Rita et le fusil dans le monde entier, accompagné d’un oud, de percussions et de violoncelles ? Qui n’a pas été ému par ce triste souvenir d’une femme adorée ? « Et deux ans durant, je me suis perdu dans Rita/Et deux ans durant, Rita a dormi sur mon bras (…) Entre nous, mille oiseaux, mille images/D’innombrables rendez-vous criblés de balles par un fusil. »
Rita est le personnage d’une chanson populaire, comme la Michelle des Beatles ou l’Elisa de Serge Gainsbourg. Elle est surtout l’héroïne d’un ghazal, nom donné aux grands poèmes d’amour qui illuminent la littérature arabe depuis le Moyen Age. Ghazal moderne, Rita et le fusil appartient à l’imaginaire du monde arabe depuis que le poète palestinien Mahmoud Darwich (1941-2008) l’a composé, en 1967.
« Quel que soit le pays arabe que vous visitiez, tout le monde connaît ce poème », sourit Mathias Enard. Le lauréat du prix Goncourt en 2015 pour le roman Boussole (Actes Sud), grand connaisseur du Moyen-Orient, dit être « impressionné par la puissance de l’image du fusil qui s’interpose entre deux amants et par la force romanesque du texte ».
Celle-ci se ressent dans l’interprétation de Marcel Khalifé, mais aussi dans les captations des vibrants récitals que Darwich donnait dans tous les pays arabes où, selon l’historien palestinien Elias Sanbar, « la poésie ne se résume pas aux salons littéraires mais est connue des classes populaires ». Celui qui fut l’ami et traducteur de Darwich se souvient de stades où plusieurs dizaines de milliers de personnes venaient écouter le poète, du public escaladant les arbres au Soudan pour l’apercevoir ou encore des vigiles qui tentaient de contenir la foule en Algérie.
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