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Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.
L’Amérique latine recèle de parcours de vies consacrées à la lutte anti-impérialiste. Face aux récentes agressions de la Maison-Blanche dans la région et dans le monde, rappelons-nous celles et ceux qui, avant nous, ont refusé la violence de l’empire.
Née en 1900 au Pérou, Magda Portal fait partie de ces résistantes. Poète et féministe avant l’heure, elle grandit dans une époque marquée par un impérialisme états-unien acharné et en rapide expansion. Portal n’a pas 30 ans quand elle s’érige comme figure phare de l’anti-impérialisme latino-américain.
Pour cela, Portal a d’abord dû s’affranchir de structures familiales oppressives et d’une vie rangée que tous ont imaginée à sa place. « Fais ce que doit, non ce que veut », lui dicte depuis son jeune âge le milieu conservateur dans lequel elle grandit. La jeune Portal n’a que faire de ces balivernes destinées aux femmes. Elle veut vivre, aimer, séduire. Elle veut ressentir autre chose que de la frustration. La poésie sera sa première libération.
À 20 ans, Portal écrit. Portal s’expose. Portal couche sur papier les mondes qu’elle souhaite habiter. Ces mondes sont remplis de désir, de sexe et d’espoir. Ils sont traversés de peur et de honte, aussi. Ces mondes débordent de tout ce qu’une jeune femme décente doit taire. Portal forge sa libération à coups de vers bien ficelés. Tout ce qui cherche à figer les destins féminins éclate sous sa plume.
Portal fait scandale. Elle s’en délecte. À 23 ans, elle gagne un premier prix littéraire pour sa poésie. C’est une reconnaissance prestigieuse qui l’érige, au Pérou, au rang de ceux et celles qu’on écoute.
Amoureuse
Puis vient l’amour. À 25 ans, Portal quitte subitement sa ville natale. Elle parcourt les Andes, d’abord, puis s’installe quelques mois à La Paz, en Bolivie.
Certains la disent contrainte à l’exil par le gouvernement de l’époque. Le président Augusto B. Leguía a en effet coutume de déporter ses opposants politiques. Mais dans le cas de la jeune poète, en ce début d’année 1926, l’ordre ne semble pas être venu d’en haut. Pas cette fois, du moins.
C’est pour sauver sa peau que Portal quitte son pays natal. Elle n’en peut plus de son époux contrôlant, de ses crises de jalousie, du deux poids, deux mesures qui structure leur mariage. Portal n’est pas une exilée politique : elle fuit une relation violente. Il y a, bien sûr, un autre détail qui complique tout. Portal vient de commettre l’irréparable : elle est tombée amoureuse du jeune frère de son époux.
Serafín n’est en rien comme son aîné colérique. Il est doux, intelligent, créatif. Il s’intéresse aux réalités de Portal. Il pose des questions et écoute en retour avec de longs regards pénétrants.
Mais du bonheur de Portal, nul ne se préoccupe. Sa famille se range du côté du mari trahi. Malgré la colère quotidienne, malgré les insultes et l’abus, même les poètes, quand elles sont femmes, doivent savoir se ranger. Tout, plutôt que la stigmatisation sociale.
Dans le Pérou catholique des années 1920, pour une jeune femme dans sa situation, partir est plus difficile que rester. Portal n’est pas dupe. Elle connaît le coût du refoulement, son âme en porte les marques. Elle part. Son amant, comme elle, choisit la vie. Il l’accompagne dans sa fuite.
Conscientisée
Perchée à 3650 mètres d’altitude, La Paz est une ville capricieuse où l’absence d’oxygène écrase les poumons des nouvelles venues. Portal a pourtant l’impression de planer. Elle vient de trouver une terre d’accueil, de liberté, un lieu où elle peut vivre pleinement sa passion. Portal s’y redécouvre forte, audacieuse, prête à se battre pour les choses auxquelles elle croit.
Ces choses, justement, sont en pleine expansion. Son séjour en Bolivie achève de libérer la jeune Portal du sentiment d’aliénation qu’elle ressentait dans sa ville natale. Elle goûte sans détour à l’amour. Elle se mêle à l’avant-garde littéraire et prend part aux manifestations ouvrières et étudiantes qui secouent La Paz.
En Bolivie, Portal découvre que les conditions de libération humaine qui animent ses poèmes ressemblent à celles que portent les dépossédés sur les pavés de sa ville d’accueil. Elle découvre la force du collectif, se prend à rêver de révolution sociale. Portal a soif d’une libération qui dépasse sa propre personne.
En Bolivie, Portal se politise.
Marxiste
Juillet 1926. Portal est de retour à Lima. Elle se joint à la garde rapprochée du penseur marxiste José Carlos Mariátegui. Ce dernier vient de rentrer d’un exil en Europe. Séduit par le pouvoir transformateur du marxisme, Mariátegui s’efforce, depuis son retour au Pérou, d’adapter cette théorie aux réalités latino-américaines.
Pour l’aider à la tâche, il s’entoure de poètes comme Portal. Artistes, ouvriers, étudiants, intellectuels se rassemblent chez lui, réfléchissent de concert aux conditions de libération humaine et sociale des Amériques, débattent du meilleur moyen pour y arriver.
Portal met sa poésie au service de la lutte anti-oligarchique qui secoue le Pérou. Comme en Bolivie, comme partout dans l’Amérique latine de l’entre-deux-guerres, les masses s’éveillent, exigent leur juste part. Elles n’en peuvent plus des démocraties de façade, des économies nationales mises au service d’oligarchies richissimes.
C’est un mouvement de vie que Portal trouve irrésistible. La voilà qui politise ses poèmes, qui s’inspire du marxisme pour réfléchir aux inégalités sociales et raciales qui structurent son pays.
Mais il lui faudra encore connaître un second exil pour devenir résolument anti-impérialiste. Le poids des États-Unis et des banquiers étrangers n’est pas encore intégré, disséqué dans son art engagé.
Exilée
Bien sûr, Portal a lu José Martí, le poète cubain qui, le premier, a mis en garde ses pairs contre le géant du nord. Mais il y a une différence entre lire des mots sur papier et en faire l’expérience dans la réalité.
Portal doit encore fouler ce continent, aller à sa rencontre, le vivre dans la chair pour qu’un lien profond, sororal, émerge entre son cœur et les peuples qui l’habitent. La solidarité continentale, chez Portal, passera par un corps en cavale.
Son expulsion du pays arrive à point pour ce faire. Ses écrits subversifs lui valent un second exil, en 1927, de nature politique cette fois. Portal porte son expulsion forcée comme un badge d’honneur.
Les voyages qui s’ensuivent à travers le continent aiguisent les réflexions de Portal sur l’empire. Elle s’imprègne du Mexique postrévolutionnaire. Elle s’y abreuve des luttes sociales et anticoloniales que racontent sur de larges pans d’édifices publics les muralistes mexicains.
Surtout, la situation que Portal observe dans les Caraïbes et en Amérique centrale, où se multiplient les interventions états-uniennes, procure un amer avant-goût de ce qui attend les pays du cône sud si aucune opposition à la brutalité yankee ne s’organise. C’est pour elle un électrochoc.
Elle écrit : « Les Antilles et l’Amérique centrale ont souffert non seulement de l’invasion capitaliste et des emprunts, mais aussi des bombardements et des baïonnettes des soldats yanquis au service de la ploutocratie. » À quand le tour du Pérou ? Portal s’inquiète. Elle comprend désormais qu’entre les investissements états-uniens et l’intervention militaire, il n’y a qu’un pas.
Portal a presque 30 ans, un tournant s’opère. Elle délaisse la poésie et précise son engagement politique. À ses intuitions de solidarité sociale vient se greffer une nouvelle prise de conscience, celle d’une lutte continentale à mener.
Anti-impérialiste
De poète, Portal se transforme en intellectuelle anti-impérialiste puis, bientôt, en politicienne établie. Son nom circule dans le continent. On veut apprendre de ses idées. On se prend à rêver, avec elle, d’une révolution sociale et anti-impérialiste à travers les Amériques.
Tout déboule. Portal participe à la fondation d’un des plus importants mouvements anti-impérialistes de l’époque : l’Alliance populaire révolutionnaire américaine, mieux connue en Amérique latine sous le sigle APRA. Elle en devient rapidement l’une de ses principales idéologues et dirigeantes.
Durant les années 1930 et 1940, Portal participe à la mise sur pied d’un mouvement de résistance à l’échelle hémisphérique. Elle parcourt le continent, écrit, donne des conférences, conseille et influence des politiciens aguerris dans l’ensemble de la région. Elle se lie d’amitié avec le futur président chilien Salvador Allende, prodigue ses conseils au Vénézuélien Rómulo Betancourt. Elle devient une femme politique respectée et redoutée.
Là où elle va, Portal porte le même message : unissons nos forces contre l’impérialisme états-unien ! Organisons les pays de l’Amérique latine en un bloc solide. Faisons contrepoids à l’empire et aux oligarchies nationales par la force d’une coalition solidaire et continentale.
Car aucun nationalisme, prévient Portal, qu’il soit péruvien, chilien ou mexicain, n’aura la force de repousser à lui seul le géant du nord. Il faut s’unir pour ne pas se faire engloutir, réclame-t-elle.
Épilogue
Les grands destins sont parsemés de tragédies. Au cours de sa vie, Portal en connaîtra son lot. Elle fera de la prison, connaîtra d’autres cycles d’exil, devra faire face au suicide de sa fille, Gloria.
En 1950, Portal rompra avec le mouvement politique qu’elle a contribué à fonder, en raison du retranchement nationaliste de certains pairs influents. Elle vit l’abandon du programme internationaliste comme une trahison. Jusqu’à sa mort, en 1989, Portal s’impliquera par d’autres moyens dans la résistance sociale et démocratique à l’échelle continentale.
Le parcours de vie de Magda Portal, consacré à la défense de la souveraineté de l’Amérique latine, éclaire un pan important de la tradition de pensée anti-impérialiste. Il révèle aussi, et peut-être surtout, les liens étroits qui existent entre les conditions de libération personnelle et les possibilités de libération collective.
Pour proposer un texte ou pour faire des commentaires ou des suggestions, écrivez à Dave Noël à [email protected].


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