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La mort de Quentin Deranque, militant ultranationaliste roué de coups par des militants d’ultragauche à Lyon, électrise depuis un mois le climat politique français. Le Devoir revient sur le contexte politique explosif qui a mené à la mort du jeune homme.
Le jour, le Vieux-Lyon est prisé des touristes pour ses murs colorés et ses restaurants pittoresques. Mais une fois la nuit tombée, ses ruelles pentues deviennent le théâtre d’affrontements récurrents entre des groupuscules extrémistes locaux.
« Même si Lyon est une ville politiquement assez modérée, l’extrême droite radicale a toujours eu une implantation ici », explique l’historien Alain Chevarin. L’auteur de livres sur le sujet attribue cette présence aux racines catholiques de la ville, au grand nombre de jeunes qui viennent étudier à Lyon et à la présence, dans les années 1980, de nombreux intellectuels d’extrême droite dans les universités lyonnaises.
Chaque camp politique a son quartier de prédilection. Les groupes d’ultradroite se tiennent dans les ruelles du Vieux-Lyon, sur les pentes de la colline de Fourvière, surnommée la « Colline qui prie ». Non loin d’églises traditionalistes fréquentées par plusieurs de leurs membres, ils ont investi depuis 2010 plusieurs bars et salles d’entraînement au combat, régulièrement fermées par les autorités.
De l’autre côté de la rivière Saône, les militants d’ultragauche se tiennent dans des librairies et des bars sur les pentes de la Croix-Rousse, la « Colline qui travaille ». Régulièrement, les militants franchissent le petit pont entre les deux quartiers pour vandaliser des immeubles ou s’en prendre physiquement aux groupes rivaux.
« En France, les rixes entre les étudiants d’extrême gauche et d’extrême droite sont fréquentes depuis des décennies », explique Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite à la Fondation Jean-Jaurès. Leur fréquence et leur violence auraient toutefois augmenté en France depuis 2017.
Roué de coups
C’est dans ce contexte explosif que s’inscrit la mort de Quentin Deranque. Le 12 février, le jeune homme était présent près d’une université avec une quinzaine d’autres jeunes hommes cagoulés et prêts à se battre pour « protéger » à distance des militantes d’ultradroite venues manifester contre la tenue d’une conférence sur la Palestine par une députée de gauche.
Dans les vidéos qui ont été prises, on voit une rixe éclater avec un autre groupe de militants cagoulés, puis, dans une séquence particulièrement dérangeante, un jeune homme reçoit un violent coup de pied à la tête. Quentin Deranque, 23 ans, est mort des suites de ses blessures deux jours plus tard.
Ce déferlement de violences a scandalisé la scène politique française, surtout à cause des liens entre la Jeune Garde, le principal groupe « antifasciste » mis en cause, et La France insoumise (LFI), le parti de gauche le plus représenté à l’Assemblée nationale. Quelques jours après la rixe mortelle, deux collaborateurs parlementaires de LFI ont été arrêtés pour y avoir participé. Tous les deux travaillent pour Raphaël Arnault, l’ancien chef de la Jeune Garde élu député en 2024.
Jean-Luc Mélenchon, le leader de LFI et candidat à la prochaine élection présidentielle, a refusé de condamner le groupuscule antifasciste, se bornant à appeler à la fin des bagarres. Ni LFI ni la Jeune Garde n’ont répondu aux sollicitations du Devoir.
À l’approche des élections municipales, les 15 et 22 mars prochains, le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, a appelé à faire barrage à La France insoumise et a critiqué les partis de gauche qui pourraient faire alliance avec elle.
Malaise à gauche
Dans la gauche lyonnaise, la mise en lumière des méthodes violentes de la Jeune Garde a provoqué un malaise. « Au début, c’était un collectif qui avait été formé pour défendre les associations comme la nôtre, tout se faisait à visage découvert », raconte Sylvine Bouffaron, coordinatrice d’un bar associatif écologiste dans la Croix-Rousse, qui dit avoir été « choquée » par les images de l’attaque contre Quentin.
« J’espère que l’enquête montrera qu’ils n’ont pas été à l’origine de la rixe », dit Julien, responsable d’une librairie de gauche radicale plus haut sur la colline. Depuis son ouverture, La Plume noire a été saccagée deux fois par une quarantaine d’hommes masqués, et deux clients ont été tabassés devant sa devanture.
« Les associations antifascistes sont apparues à Lyon en réaction à la montée des groupes d’ultradroite », précise Alain Chevarin. La Jeune Garde, apparue en 2018, a d’abord joui d’une certaine tolérance de la part des autorités, participant même à des événements organisés par la mairie.
Avec le temps, le groupe aurait dérivé vers une culture plus violente. Selon le recensement d’Isabelle Sommier, professeure à Sciences Po Paris, ses membres auraient été à l’origine d’une vingtaine d’attaques contre des militants d’extrême droite. En 2024, le gouvernement a « dissous » la Jeune Garde en évoquant cette culture de rixe : l’association a été interdite, et ses biens ont été confisqués.
Depuis 2017, 20 groupes d’extrême droite et 5 d’extrême gauche ont été dissous de la même manière. « Mais, en fait, quand un groupe est dissous, c’est difficile d’empêcher ses membres de créer un groupe similaire », explique le politologue Jean‑Yves Camus.
Quentin Deranque, militant ultranationaliste
« L’extrême gauche terrorise les étudiants de droite dans les universités françaises », affirme au Devoir Clément Schertz, porte-parole à Lyon de la Cocarde, un syndicat étudiant d’extrême droite proche du Rassemblement national de Marine Le Pen. « Deux semaines avant la mort de Quentin, ils nous ont roués de coups en essayant de voler nos tracts », accuse l’étudiant, qui connaissait Quentin, de sa paroisse, et qui le décrit comme un jeune homme généreux. « Mais on ne s’est pas laissé faire. »
Après sa mort, Quentin Deranque a d’abord été présenté par ses proches comme un étudiant en mathématiques sans histoire. À mesure que les journalistes ont enquêté sur lui, il est cependant apparu qu’il avait été membre de plusieurs groupuscules coutumiers des violences, aux idées ultranationalistes, antisémites et royalistes.
Quentin Deranque avait cofondé un groupe « nationaliste révolutionnaire », les Allobroges, affilié au groupe Lyonnais Audace, fondé par d’anciens membres d’un collectif dissous pour rixes et apologie du nazisme, selon le décret officiel. Sur sa boucle Telegram, accessible au public, Audace Lyon publie des photos de ses membres cagoulés et armés, et fait l’éloge de partis « nationaux-socialistes » à l’international.
Une semaine après la mort de Quentin Deranque, une manifestation a été organisée en son honneur. Selon la mairie de Lyon, elle a attiré de nombreux membres de groupuscules violents, dont certains ont été filmés en train de faire des saluts nazis. « Je n’en sais rien, on ne contrôlait pas les gens à l’entrée », se défend M. Schertz, qui a coorganisé l’hommage. « À la Cocarde, on ne connaît pas ces gens-là, il ne faut pas faire d’amalgame. »
Après avoir donné son numéro de téléphone au syndicat, Le Devoir a quand même été contacté par trois militants se revendiquant des Remparts, un autre groupuscule d’extrême droite dissous pour des attaques au couteau, dont au moins un était toujours membre du syndicat proche du Rassemblement national. « La justice est trop clémente envers la gauche », tenaient-ils à dire au Devoir.
Victimes collatérales
La violence politique reste majoritairement, en France, le fait de l’extrême droite. Selon le recensement de la chercheuse Isabelle Sommier, six morts ont été attribuées à la droite radicale depuis 2022, et une à la gauche radicale. L’extrême droite est aussi à l’origine de nombreuses attaques contre des musulmans et des migrants.
Pendant la manifestation en hommage à Quentin, de nombreux Lyonnais ont raconté au Devoir avoir évité de sortir. « J’ai eu honte d’expliquer à mes clients qu’ils ne pouvaient pas aller en ville parce qu’il y avait une manifestation de néonazis », explique Sélim, tenancier d’une auberge de jeunesse. « Je ne vais moi-même plus dans le Vieux-Lyon », explique le trentenaire, pourtant d’une bonne carrure, qui préfère rester anonyme.
Sur les pentes de la Croix-Rousse, plusieurs bâtiments ont été ciblés dans les jours qui ont suivi l’agression de Quentin, y compris la mosquée du quartier, pour une quatrième fois en deux ans. « Les personnes âgées ont peur de tomber sur les militants un jour et de se faire tabasser », raconte, angoissé, Jamel Hellal, le président de la mosquée. « On est des victimes collatérales, nous, on ne fait pas de politique. »
Dans une des ruelles du Vieux-Lyon connue pour être fréquentée par les militants d’ultradroite, un avertissement a été inscrit au pinceau devant un local fermé par la police. « Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le revivre. »
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