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Les scientifiques et les écologistes bien au fait des causes et des conséquences du réchauffement planétaire s’inquiètent de plus en plus des reculs, des retards et des discours contradictoires de nos gouvernements face aux dérèglements du climat. Les faits sont toutefois incontestables, affirment-ils en ce Jour de la Terre, quel que soit le contexte international : lutter de façon ambitieuse contre cette crise est essentiel pour protéger les populations et nos économies.
« C’est clair que ça ne va pas bien. Nous sommes dans une période où on remet en question des moyens pour lutter contre le changement climatique », constate Alain Bourque, directeur général du consortium de recherche Ouranos sur la climatologie régionale et l’adaptation aux changements climatiques.
« Les progrès sont laborieux depuis déjà quelques décennies, avec des périodes qui semblaient plus propices à l’action climatique. Mais même lors des périodes plus propices, pour la majorité des scientifiques, les actions demeuraient insuffisantes, ajoute-t-il. Il y a aussi des moments, comme à l’heure actuelle, avec les crises internationales, où on revient à des enjeux à très court terme. Comment parler de la fin du monde quand les gens pensent à la fin du mois ? »
« Je ne crois pas que la situation soit irréversible, mais il y a une conjoncture qui tend à balayer sous le tapis les crises environnementales, sous couvert de crises géopolitiques et économiques », déplore pour sa part René Audet, professeur au Département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale de l’UQAM.
À l’instar des autres experts consultés par Le Devoir, M. Audet souligne cependant que, malgré leurs impacts bien concrets sur les populations, les crises actuelles ne sont que le prélude aux crises perpétuelles qui nous frapperont dans les prochaines années si on refuse d’agir avec ambition contre les dérèglements du climat provoqués par notre dépendance aux énergies fossiles.
Toutes les données probantes le démontrent, et ce, depuis déjà plusieurs années : le naufrage climatique prédit par la science provoquera une hausse marquée des prix des aliments, une augmentation de la pauvreté et des inégalités économiques, des crises sociales et humanitaires majeures, une multiplication des migrants, forcés de quitter des régions devenues inhabitables, des conflits pour l’accès aux ressources, des morts, mais aussi un recul généralisé de l’espérance et de la qualité de vie.
Adaptation
Le réchauffement climatique n’a d’ailleurs rien d’un problème futur, même si certains jugent qu’on peut remettre à plus tard la réduction des émissions de gaz à effet de serre, fait valoir Alain Bourque. La crise a déjà des conséquences ici, par exemple sur les coûts des denrées alimentaires ou encore sur les assurances habitation.
Mais le pire est à venir, affirme-t-il, en rappelant que les impacts vont se multiplier et s’amplifier : feux de forêt, pénuries d’eau, dégradation des infrastructures, comme les routes, vagues de chaleur provoquant des décès et des hospitalisations, érosion côtière, etc. « Et même si on sent le besoin de miser davantage sur l’adaptation, il y a des limites à s’adapter au réchauffement. Il faut aussi travailler pour limiter la hausse des températures », résume M. Bourque.
Professeur au Département des sciences économiques de l’UQAM, Charles Séguin insiste lui aussi sur les risques d’une hausse importante des coûts et sur les défis d’adaptation si on s’entête à agir tardivement pour freiner la hausse des températures. Le problème, c’est que, même si les élus au Québec et au Canada ne remettent pas en cause la réalité du réchauffement climatique, certains adoptent une posture qui consiste à reporter la nécessité d’agir. « On ne nie pas le problème, mais on n’assume pas notre responsabilité. »
Le gouvernement caquiste a ainsi reporté de cinq ans l’atteinte de sa cible de réduction des émissions de gaz à effet de serre, prévue à l’origine pour 2030. Les plus récentes données du gouvernement fédéral démontrent par ailleurs que les cibles climatiques de 2030 et de 2035 sont pour ainsi dire hors d’atteinte, notamment parce que l’industrie des énergies fossiles augmente son bilan carbone. Le seul secteur des sables bitumineux a vu ses émissions bondir de 529 % depuis 1990, et le gouvernement Carney appuie sans réserve la croissance de production et des exportations.
Transition
Face aux crises qui font grimper le prix du pétrole et du gaz, Alain Bourque met d’ailleurs en garde contre les solutions à courte vue. « Il est surprenant d’entendre ceux qui disent qu’on devrait abolir le marché du carbone et baisser le prix de l’essence alors que ces solutions vont en fait nous amener à dépendre encore plus des combustibles fossiles. C’est pourtant une fuite majeure de capitaux pour les Québécois, puisque ces ressources sont importées. Au contraire, si le Québec était électrifié à 100 %, on ne se préoccuperait pas autant de la crise du pétrole. Si on avait agi avant, on serait beaucoup moins vulnérables aujourd’hui. »
Le Comité consultatif sur les changements climatiques, qui conseille le gouvernement du Québec sur ces questions, a justement souligné l’automne dernier le besoin de garder le cap, voire d’accélérer la transition énergétique, et donc de réduire rapidement notre consommation de pétrole et de gaz.
Son président, Alain Webster, faisait aussi valoir récemment au Devoir que la volonté de certains de relancer le débat sur le gaz de schiste ou sur la construction de projets liés aux énergies fossiles est une erreur. « Dans cette nouvelle crise énergétique, la question n’est pas de savoir comment on peut produire davantage de pétrole et de gaz, ou en exporter plus. C’est une vision à courte vue, qui revient à retarder la transition et à perdre des occasions de développement économique. C’est une vision préhistorique. »
Directeur général d’Équiterre, Daniel Rotman estime qu’il faut donc plus que jamais traduire les constats sans équivoque de la science en un discours pouvant nous permettre d’utiliser les crises actuelles pour changer de trajectoire. « Le défi, c’est de démontrer que les solutions qu’on propose sont des solutions dans la réalité quotidienne des citoyens. Quand on fait face à différentes crises, il est possible qu’on ne voie pas la pertinence de la transition dans notre vie. Les gens ont des défis importants, ne serait-ce qu’avec leur facture d’épicerie. Mais en réponse aux crises actuelles, la transition demeure la solution. »
Est-ce que cette question sera présente dans la prochaine campagne électorale québécoise ? Les experts consultés par Le Devoir en doutent. « Mais il y a énormément de gens qui s’inquiètent de ce qui se passe et il va y avoir une réaction au discours anti-environnement, qui est omniprésent actuellement », prédit René Audet.
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