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«Lumières, lumières, lumières»: Florent Siaud jette un nouveau pont entre le Québec et la France

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« Je me sens à l’aise dans le milieu théâtral québécois. J’aime son ouverture, sa capacité à accueillir la nouveauté et la relève, à employer les récentes technologies du son et de l’image. » Ces propos, Florent Siaud les tenait en 2013, au moment où sa compagnie, Les songes turbulents, présentait un premier spectacle en sol québécois, plus précisément à La Chapelle. Depuis, le créateur, tout en poursuivant sa carrière en France, notamment du côté de l’opéra, a vu son travail, qui comporte autant de beauté visuelle que de limpidité dramaturgique, reçu et célébré sur la plupart des scènes montréalaises, du Prospero au Quat’Sous, en passant par le théâtre du Nouveau Monde, le théâtre Denise-Pelletier et le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

Ce printemps, le créateur travaille pour la première fois sous la bannière de la prestigieuse Comédie-Française. Au Studio-Théâtre du Louvre, avec deux actrices de la Maison de Molière, Florence Viala et Aymeline Alix, Florent Siaud met en scène Lumières, lumières, lumières. Inspirée à Evelyne de la Chenelière par un roman de Virginia Woolf, To the Lighthouse, la pièce avait été créée par Denis Marleau, à l’Espace Go, en 2014. Précisons qu’il s’agit seulement du troisième texte québécois produit par la Comédie-Française, après Les reines de Normand Chaurette en 1997 et Oublier de Marie Laberge en 2000.

« J’ai eu pendant plusieurs années des échanges avec Éric Ruf, l’ancien administrateur général de la Comédie-Française, explique Siaud. On s’est vus plusieurs fois. On discutait à propos de divers textes classiques, parce que j’avais l’impression que c’est ce qu’il voulait que je monte. Puis, en 2023, ça m’est apparu de façon très claire : il fallait que ce soit un texte contemporain québécois. J’ai alors remis à Ruf neuf pièces québécoises en lui disant que je trouvais important qu’il y ait d’autres voix francophones qui se fassent entendre sur les trois scènes de la Comédie-Française. »

Certains de ces textes ont été vite retranchés, tout simplement parce qu’il y avait trop de personnages. Rappelons que la Comédie-Française présente jusqu’à cinq spectacles le même soir avec la même troupe. Vous imaginez le casse-tête ? « Le fait qu’il y ait deux personnages dans la pièce d’Evelyne n’a certainement pas nui, reconnaît Siaud, mais Ruf était emballé par l’idée de faire entendre une écriture contemporaine québécoise tout en offrant au public de la maison un écho du livre de Virginia Woolf, grand classique de la littérature. »

Obtenir pareille reconnaissance institutionnelle, peut-être la première d’une suite de collaborations avec la Comédie-Française, c’est un honneur que Florent Siaud ne semble pas prendre à la légère. « Je suis d’autant plus fier d’accomplir ça en étant fidèle au Québec, qui a été si accueillant avec moi. Faire entendre cette langue, cette réflexion, cette liberté, ces fortes voix de femmes, c’est la plus belle manière d’arriver dans cette maison qui est emblématique de mon pays d’origine. Ce sera d’ailleurs ma huitième collaboration avec Evelyne ! Je trouve qu’il y a un très bel alignement dans tout ça. »

Chaque fois une réinvention

Du roman paru en 1927, puis traduit en français sous les titres La promenade au phare, Voyage au phare, Vers le phare ou encore Au phare, Evelyne de la Chenelière a choisi de conserver l’essentiel, c’est-à-dire les deux figures emblématiques que sont Madame Ramsay (Viala) et Lily Briscoe (Alix), la mère et l’artiste, en quelque sorte les deux faces d’une même médaille, mais aussi, et peut-être même surtout, le regard extraordinairement pénétrant que permet le fameux « flux de conscience » auquel l’écrivaine britannique a donné ses lettres de noblesse.

« Consistante, exigeante, la partition est taillée sur mesure pour ces deux actrices chevronnées, estime le metteur en scène. Après avoir lu la pièce, les comédiennes que j’avais retenues étaient libres d’accepter ou non de la jouer. Quand Florence Viala a exprimé son coup de foudre pour le texte, pour l’écriture miroitante d’Evelyne, cette langue très fine, qui n’est pas frontale, pas dans la dialectique, pas dans la polémique, j’ai su que c’était sur les rails, que l’attraction fondamentale était là, que tout allait prendre place naturellement. » Florence Viala est la 503e sociétaire de la Comédie-Française. Pensionnaire dès 1994, elle est devenue sociétaire en 2000. Quant à Aymeline Alix, elle a été engagée en tant que pensionnaire en 2025, par le nouvel administrateur général, Clément Hervieu-Léger.

Même après avoir travaillé dans les plus grandes maisons d’opéra en Europe, Florent Siaud conçoit cette première collaboration avec la Comédie-Française comme un « nouveau début ». « Chaque fois que j’arrive pour la première fois dans un endroit, il y a une découverte, un apprivoisement à accomplir. Il ne peut pas y avoir de routine, parce que les maisons sont si différentes, dans leurs cultures, leurs ressources, leurs histoires, leurs effectifs, leurs organisations. Dans un opéra avec 100 personnes sur un vaste plateau ou à La Chapelle avec Sophie Cadieux en solo, il s’agit toujours d’une réinvention. »

Première coproduction

Emblématique de la démarche de Siaud, c’est-à-dire au carrefour de la France et du Québec, à la fois classique et contemporain, s’inscrivant dans cette forme de théâtre de chambre qu’il a perfectionné en créant Quartett de Heiner Müller et 4.48 Psychose de Sarah Kane, Lumières, lumières, lumières, coproduite par Les songes turbulents (il s’agit de la première coproduction de la Comédie-Française avec une compagnie québécoise !), sera ensuite présentée à la salle Fred-Barry du théâtre Denise-Pelletier en septembre, avant de partir en tournée au Québec, à Ottawa et à Vancouver.

« C’était aussi essentiel pour moi de travailler avec mes collaborateurs habituels, une équipe majoritairement québécoise [Romain Fabre à la scénographie, Nicolas Descôteaux aux éclairages, Éric Maniengui à la vidéo et Vincent Legault au son], que de faire en sorte que notre spectacle soit présenté au Québec, et pas seulement à Montréal. Savoir qu’on va se rendre en Mauricie, à Baie-Comeau, à Rimouski, à Saguenay, parfois avec le spectacle complet, parfois en lecture publique, parfois dans un format simplifié avec les costumes et le son, tout ça me rend très heureux. »

L’agenda de Florent Siaud ne semble pas près de s’alléger. En octobre prochain, le Théâtre Bluff reprend au Quat’Sous sa mise en scène de La cathédrale engloutie de Rébecca Déraspe avant de partir en tournée, notamment en France. À compter du 3 juin, dans moins d’un mois, on présentera au théâtre des Champs-Élysées sa mise en scène de L’enlèvement au sérail de Mozart. « Ça fait quatre ans que je travaille sur cet opéra, explique le créateur. C’est une œuvre que je monte pour la première fois et j’ai le bonheur de faire ça avec les mêmes concepteurs québécois avec lesquels je collabore sur Lumières, lumières, lumières. Il y a déjà dans la salle de répétition, où se trouvent des chanteurs dotés d’une jeunesse solaire, une joie qui irradie. »

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