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Luc Giard, la fureur de peindre

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La nouvelle est tombée tout bêtement, vendredi 13 mars, via une annonce faite sur le compte Facebook de Luc Giard. Un message avec, pour photo, une prise de vue d’un fauteuil vide, couleur crème, dans un appartement rempli de livres. « Nous avons le regret de vous annoncer le décès subit de Luc, le mardi 10 mars dernier, à son domicile, des suites d’un infarctus. Il était âgé de 69 ans. Les détails d’une cérémonie-hommage seront communiqués ici même lorsqu’ils seront disponibles. Que Luc repose en paix. »

Luc Giard, dessinateur, peintre, bédéiste. Plus grand que nature. Beau, avec ses cheveux en bataille et ses lunettes carrées. Le genre à appeler ses amis, tard le soir, pour discuter de sa voix tonitruante, incapable de trouver le sommeil après avoir subi une dialyse. Les messages de tristesse et de sympathie ne se sont pas fait attendre. D’ici. De France. Il y a, par exemple, l’écrivain spécialiste de Tintin Benoît Peeters, qui raconte comment il y a trois dessins de Giard qui sont accrochés à ses murs.

Ici, les gens qui l’ont connu sont émus. Ils ont envie de parler de leur ami, de son talent. On pense à notre collègue, ici, au Devoir, l’historien et politologue Jean-François Nadeau. Cofondateur du journal satirique Le Couac, en 1997, c’est lui qui recrute Giard pour les illustrations. « Ce n’est pas quelqu’un qui répondait bien aux commandes, mais c’était un illustrateur tout à fait extraordinaire. En fait, ce qui le rendait heureux, c’est que je le fournissais en papier et il est venu un moment où il a commencé à coûter cher, parce que tant qu’il y avait du papier, il produisait ! »

L’obsession Tintin

Luc Giard vient au monde à Saint-Hyacinthe en 1959, mais c’est à Montréal qu’il grandit. Sa famille est en moyens, son père est un professionnel de la santé. Il a deux frères et une sœur. Il passe par Brébeuf et par Concordia. Il s’intéresse à la sculpture et à la gravure, mais les images de son enfance, source d’inspiration intarissable pour le créateur, l’amènent à s’intéresser à la bande dessinée et à y consacrer la majeure partie de son temps, au milieu des années 1980. Batman et Robin, Les sentinelles de l’air, les sulfureuses pin-up. Et Tintin, qu’il considère comme son alter ego, devient Ticoune, sous son trait de crayon. Le spécialiste en bandes dessinées Jean-Dominic Leduc nous raconte : « Henriette Valium [le bédéiste Patrick Henley, décédé en 2021] affirmait que Tintin était à lui. Luc Giard, lui, disait que Tintin était lui. En fait, dans toutes ces histoires-là, il met toute sa vie. Son frère. Diane, l’amour de sa vie. Et toutes ses obsessions. Giard, ses images de Tintin ne sont pas des pastiches ou des hommages, c’est l’expression d’une obsession. »

Pour Jean-François Nadeau, c’est une question de rapport à l’enfance : « Il était extraordinaire. C’est difficile d’imaginer quelqu’un avec une aussi vaste palette d’intérêts culturels. Il avait une mémoire phénoménale et, en même temps, il recomposait tout son rapport au monde à partir de son rapport à l’enfance. À partir de sa fascination pour les années 1960, il s’était créé une sorte de mythologie de sa propre trajectoire. »

Une trajectoire, donc, sans influences extérieures. Nous devinons, au fil des conversations, un être épris de sa liberté, qui ne savait pas comment faire, comment être, autrement. Le bédéiste Jimmy Beaulieu, cofondateur des éditions Mécanique générale, qui a travaillé avec Giard, se souvient d’un être entier : « Nous sommes habitués aux gens prudents, qui jouent le jeu politique. Giard, c’était le contraire. Tu le prenais tout d’un bloc ou tu laissais faire. Et ça fonctionnait dans le cadre de sa personnalité. Je ne recommande pas à tout le monde d’agir comme ça, mais lui, ça fonctionnait parce qu’il était extrêmement attachant. »

« Comme des mandalas »

Le dessin, maintenant. Surchargé. Nerveux. Coloré. Les compositions sont parfaitement équilibrées, sans briser le charme de la nervosité et de la rapidité. Michel Rabagliati, l’auteur de la célèbre série consacrée à son personnage Paul, était encore graphiste quand il a rencontré Giard pour la première fois. Au fil de la conversation, il nous parle de son dessin : « Tu sais, tout ça, les Tintin, les Batman, les filles sexy, même le sculpteur Giacometti, c’étaient des thèmes qui le sécurisaient. Il dessinait ça sans vraiment avoir d’objectif, seulement pour s’occuper l’esprit. Comme des mandalas. De l’énergie, pas de dentelle. Des gouaches faites assez rapidement, qu’il peignait en série. Une, puis une autre, puis une autre. Pour lui, c’était ça, sa job. La vie d’artiste incompris. “Pensez ce que vous voulez, moi, je fais ce que je veux.” C’est à prendre ou à laisser. Et quand tu vois un mur complet de Luc Giard à la Galerie Robert Poulin, tu ne peux que constater toute cette énergie. Sans filtre et sans désir de faire beau. »

Justement, Robert Poulin, qui le connaissait depuis une dizaine d’années, nous fait remarquer à quel point l’œuvre picturale de Giard est puissante. « Ce gars-là, il connaissait l’abstraction. Il faut la maîtriser, connaître l’histoire de la peinture pour faire un travail de cette qualité. Il admirait le peintre plasticien américain Robert Rauschenberg et aussi de Kooning. Aussi, des artistes de la trempe de Luc Giard, il y en a combien ? Un sur dix milles ? En tout cas, je savais que j’avais devant les yeux une œuvre exceptionnelle. Et c’est pour ça que je l’ai tant aimé. »

Quant à nous, ce n’est pas des coups de téléphone nocturnes que nous recevions, mais il arrivait que notre messagerie personnelle se remplisse de quelques dizaines de dessins qu’il nous faisait parvenir, comme ça, en plein milieu de la nuit. Et nous répondions, tout simplement, « merci ».

Alors voilà, pour une dernière fois. Merci.

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