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Une fois par mois sous la plume d’écrivains du Québec, Le Devoir de littérature propose de revisiter à la lumière de l’actualité des œuvres du passé ancien et récent de la littérature québécoise. Découverte ? Relectures ? Regard différent ? Au choix. Une initiative de l’Académie des lettres du Québec en collaboration avec Le Devoir.
<?xml encoding="utf-8" ?><?xml encoding="utf-8" ?>Le 23 octobre 2025, Jacques Cartier a été désigné comme personnage historique par le gouvernement du Québec. Dans la presse nationale, Dave Noël a été à peu près le seul à consacrer un article à celui qu’il appelle « l’explorateur à la barbichette ». Il faut dire que le gouvernement fédéral avait accordé le même statut à l’explorateur dès 1981.
Une bonne part de cette indifférence s’explique par le contexte décolonial qui est le nôtre. Si le personnage est controversé, ses relations de voyage constituent un précieux document sur la langue perdue des Iroquoiens du Saint-Laurent. Elles offrent à la fois le mal et l’antidote, tout en suscitant la rêverie, l’émerveillement et l’indignation.
Les récits de Cartier se présentent comme des comptes rendus de ses trois voyages en Nouvelle-France (1534-1535, 1535-1536 et 1541-1542). Le fait qu’ils évoquent le capitaine à la troisième personne a suscité une interrogation sur leur auteur : était-ce Cartier ou un secrétaire qui l’accompagnait ? Il s’agit peut-être d’une convention, imitant la manière dont Jules César, dans sa Guerre des Gaules, parle de lui-même.
Rêverie
Les récits prennent la forme d’un journal, précisant dates, lieux explorés, profondeur de l’eau, faune et flore. L’enchaînement des noms ressemble à une « rhapsodie de caps et de battures », pour reprendre l’expression de Michel Bideaux dans son édition critique des Relations.
Ces toponymes en cascade produisent un effet poétique. On s’étonne de la persistance de certains noms, comme l’île Brion, la baie des Chaleurs, l’île aux Coudres, la rivière Saguenay ou le mont Royal. On déplore la disparition d’autres, comme Honguedo (Gaspésie), Stadaconé (Québec), la rivière de Fouez (le Saint-Maurice) ou Hochelaga (Montréal). On est fasciné par la transformation de toponymes comme la terre des Bretons devenue l’île du Cap-Breton ou l’archipel des îles Rondes devenues Sept-Îles. On se réjouit du caractère évocateur de l’île aux Lièvres quand on sait que ces petits mammifères y abondent toujours en l’absence de prédateurs. On regrette l’absence de la riche toponymie du Nitassinan innu.
Plus qu’une émotion esthétique, cette liste de toponymes mène à une réflexion sur le caractère transitoire des conventions humaines, parfois brutalement imposées pour des motifs politiques fort discutables, en songeant à la manière dont un certain dirigeant a rebaptisé le golfe du Mexique ou le lac Ontario. Il suffit de jeter un œil sur la carte des choronymes (noms propres désignant une région, un pays ou une entité géographique) chez Jacques Cartier pour devenir philosophe à son insu.
Émerveillement
La lecture des Relations de Cartier se prête aussi à l’émerveillement. Dans la dédicace au roi François Ier, le capitaine malouin insiste sur la fécondité du fleuve Saint-Laurent, qui est le plus grand qu’il ait jamais vu.
Le fleuve nourricier recèle une faune étonnante, qu’il s’agisse de pingouins (« apponatz ») ou de fous de Bassan (« margaulx ») qui colonisent la bien nommée île des Oiseaux, près de laquelle rôdent des ours, dont l’un est grand comme une vache et blanc comme un cygne ! Les morues sont si abondantes que l’équipage en pêche plus de 100 en une heure. À ce foisonnement s’oppose l’austérité de la Basse-Côte-Nord, dont le paysage minéral ne laisse pousser que de petits bois avortés, si bien que Cartier croit voir la terre stérile que Dieu donna à Caïn.
Sans être un aussi fin observateur que Jean de Léry dans l’Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil (1578), le capitaine évoque les mœurs et les rituels des Innus, des Micmacs, des Béothuks et des Iroquoiens du Saint-Laurent. Bien que trop rapides, ces notations sont précieuses, notamment à propos de ces deux dernières nations qui ont depuis disparu ou ont été intégrées à des communautés voisines.
Mais l’émerveillement atteint son comble lorsque le voyageur rapporte les observations de Donnacona, le chef de Stadaconé, qui, s’amusant de ses interlocuteurs européens, prétend être allé au royaume de Saguenay, y avoir trouvé abondance d’or et de rubis et y avoir vu des êtres blancs comme en France, habillés de laine. Il dit aussi avoir voyagé dans d’autres pays où les habitants ne mangent pas, n’ont pas de postérieur et n’urinent pas.
Indignation
Mais les affects suscités par la lecture des relations de Cartier ne sont pas toujours positifs. On éprouve plus d’une fois une juste indignation lorsque, par exemple, l’équipage de Cartier s’empare de Taignoagny et de Domagaya, fils de Donnacona, pour les emmener de force à la fin du premier voyage. Ils finissent heureusement par revenir chez eux l’année suivante.
Mais les Français récidivent dès leur deuxième expédition, en retenant Donnacona, ses deux fils et sept autres personnes. Le conseil que donne Taignoagny à son père de ne pas monter à bord des navires, l’insistance avec laquelle les Stadaconéens craignent que les leurs soient retenus malgré eux et leur étonnement face à l’embarquement de leur chef en disent long sur la réalité de ce qui se joue : il s’agit tout bonnement d’un enlèvement.
L’indignation monte encore d’un cran lors du troisième voyage. Plus de six ans se sont écoulés et aucun des 10 otages n’est à bord des navires. La raison est simple : ils sont tous décédés en France, à l’exception d’un seul d’entre eux.
Si Cartier avoue que Donnacona est mort, il prétend, avec un aplomb et un sans-gêne qui glacent le sang, que tous les autres se sont mariés en France, où ils vivraient comme de grands seigneurs, ne souhaitant plus revenir dans leur pays…
L’indignation atteint son comble lorsque les relations présentent les Autochtones comme des gens « facilles à convertir », voire comme un peuple « aisé à dompter ».
Conservatoire linguistique
C’est le paradoxe des archives que de conserver la trace de ce dont la colonisation a provoqué la disparition. Les relations de Cartier consignent tout ce que l’on connaît de la langue parlée des Iroquoiens du Saint-Laurent, qui, entre le dernier voyage de Cartier et le premier de Champlain, a disparu de la vallée du Saint-Laurent, en raison du choc immunitaire, de la petite glaciation ou de leur intégration parmi les nations voisines.
En tout et partout, on compte 228 mots de cette langue perdue, répartie dans deux lexiques autochtone-français. Comme l’a montré Mireille Huchon, les entrées du premier sont regroupées en rubriques, comme les nombres (cinq, ouiscon), les parties du corps (le membre viril, aynoascon), les vêtements (souliers, atha), l’alimentation (pain, carraconny), certaines demandes élémentaires (donnez-moi à boire, quazahoa quea), le gibier (cerf, aionnesta), les astres (lune, assomaha), le temps qu’il fait (neige, canisa) ou les rapports de parenté (mon père, addathy).
Le second lexique propose, lui, des entrées sans classement, par exemple la lune (casmogan), la pluie (onnoscon), le membre viril (assegnaga) ou le pain (cacacomy). Ces quelques exemples montrent des écarts étonnants, alors que, pour un même concept, on trouve deux mots différents, comme c’est le cas de la lune appelée tantôt assomaha tantôt casmogan. Le pain, désigné comme carraconny et cacacomy, semble correspondre à deux manières de noter phonétiquement le même mot.
Qu’est-ce à dire ? Il se peut que l’on soit en présence d’une diversité de langues à l’image de la diversité de nations autochtones rencontrées par Cartier. Il se peut aussi qu’au sein même des Iroquoiens du Saint-Laurent, il ait existé une langue propre à leur communauté et une autre qui servait de langue véhiculaire avec les autres nations ou avec les Européens. Floyd G. Lounsbury a montré que certains termes présentaient une parenté avec des langues comme le mohawk, le huron-wendat ou l’onondaga. Un mot comme carraconny désignant le pain se rapproche de caracona, que Marc Lescarbot au XVIIe siècle estimera être un mot d’origine basque.
Loin d’être simple ou technique, la question devient passionnante quand on sait que le mot « orignal » est l’un des rares de la langue française à avoir une étymologie basque, issu d’oreinak (cerfs au pluriel), probablement transmis par les pêcheurs basques aux Autochtones, puis des Autochtones aux explorateurs français dans un pidgin basco-algonquin ou une langue de traite mixte mélangeant basque, français et langues autochtones — et que l’on trouvera sous la forme orignac dans les Relations des Jésuites.
Tous ces mots sonores et étonnants ressemblent aux paroles gelées de Rabelais, proférés il y a longtemps et que le froid a conservés suspendus dans les airs. Certains de ces mots iroquoiens sont d’ailleurs inscrits sur des panneaux le long de la passerelle aménagée au-dessus du Saint-Laurent à l’embouchure de la rivière du Cap Rouge, suspendus au-dessus de l’éphémère colonie de Charlesbourg-Royal, sur le site archéologique Cartier-Roberval.
***
Il faut insister sur la diversité des lectures auxquelles se prêtent les Relations de Cartier, qui dépassent largement la portée de simples comptes rendus factuels, en raison de la rêverie, de l’émerveillement, de l’indignation qu’elles inspirent, voire de la conservation de langues autochtones perdues. Dès la Renaissance, ces Relations ont inspiré, par leur incomplétude ou leur invraisemblance, de multiples fictions littéraires, par exemple le Cinquiesme livre (1564) posthume de Rabelais, où Cartier est présenté comme l’élève d’un maître appelé Ouy-dire parce qu’il a appris de lui l’art de témoigner de ce qu’il n’a pas vu et qu’il écrit — par ouï-dire — ce qu’il tient de Donnacona.
Au siècle suivant, Jacques Doremet imaginera plutôt Rabelais en élève de Cartier, de qui il aurait appris les termes techniques de la navigation en mer au cœur de sa dernière œuvre : le Quart livre (1552). Ainsi naîtra une tradition associant Cartier et Rabelais — et faisant de ce dernier le premier écrivain québécois, selon André Belleau, et cela, parce que Maître François devait tout au capitaine malouin. Ce qui montre assez l’intérêt qu’il y a à lire et à relire de nos jours ces Relations, qui méritent à coup sûr le titre de patrimoine littéraire et documentaire.


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