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Des travailleurs étrangers qui pensaient s’installer en Abitibi-Témiscamingue voient leur avenir s’assombrir. Des changements récents aux politiques d’immigration les forcent à remettre en question leur place dans la région.
Le dessinateur-mécanicien, Fernando Briones, s’est établi à Rouyn-Noranda en 2022 pour offrir une vie meilleure à son épouse et à leurs trois enfants. Ma fille de huit ans a une paralysie cérébrale de niveau 5, la plus sévère [...] Le service au Mexique n’est pas bon. Nous sommes très contents d’habiter en Abitibi-Témiscamingue. Tous les services sont très bons, confie-t-il.
Une autre entreprise de la région a dû laisser partir Fernando à cause des limites imposées par Ottawa aux travailleurs étrangers temporaires. Radio-Canada l’a rencontré à La Reine, où il commence un nouvel emploi chez les Aciers JP.
Ma fille comprend très bien l’espagnol et déjà très bien le français, souffle-t-il. Toute l’équipe qui s’occupe d’elle lui parle en français. Elle comprend déjà beaucoup de choses.

Originaire du Mexique, Fernando Fabian Briones López aimerait s'établir de façon permanente dans la région avec sa famille.
Photo : Radio-Canada / Gabriel Poirier
Le soudeur-monteur, Aymen Hamrouni, occupe un poste clé à haut salaire chez Aciers JP, ce qui ne l’empêche pas de s’inquiéter pour sa femme et son fils. Une crainte rehaussée d’un cran depuis l’abolition du Programme de l’expérience québécoise (PEQ).
Nous, les étrangers, on travaille fort, mais tout est devenu difficile pour nous, concède-t-il. C’est quoi le problème? J’attends depuis un an maintenant, mais on ne me dit rien.
Derrière l’humain, il y a aussi des conséquences bien réelles pour les entreprises de la région. C’est ce que confirme l’employeur de Fernando et d’Aymen, Aciers JP, dont les représentants se disent secoués par le climat d’incertitude ambiant et les volte-face des paliers provincial et fédéral.
Pression insoutenable
Fondée en 1991, l’entreprise Aciers JP n’a cessé de prendre de l’expansion au cours des trois dernières décennies, au point de devenir le cœur du petit village de La Reine, en Abitibi-Ouest. L’entreprise embauche aujourd’hui 115 travailleurs, soit près de la moitié de la population locale.

L'entreprise Aciers JP recrute environ 115 personnes.
Photo : Radio-Canada / Gabriel Poirier
Environ 70 à 80 employés travaillent, ici, à La Reine, explique le président-directeur général, Rémi Jean. On prend notre main-d’œuvre localement à partir de Dupuy en partant vers le nord. Avec la compétition des mines et de la forêt, c’est très difficile de trouver de la main-d’œuvre qualifiée en soudage, en peinture et en dessin industriel.
L’entreprise, qui vient d’investir 4 M$ dans ses installations locales, compte sur les travailleurs étrangers pour asseoir sa croissance. C’est la clef. Les travailleurs étrangers sont une grande partie de notre succès. C’est de la main-d’œuvre qualifiée, disponible et ça nous aide extrêmement à croître et à trouver de nouveaux projets, complète M. Jean.

L'entreprise Aciers JP de La Reine compte une vingtaine de travailleurs étrangers temporaires.
Photo : Radio-Canada / Gabriel Poirier
Aciers JP recrute à l’étranger depuis une quinzaine d’années, mais les récentes restrictions imposées par le gouvernement fédéral à son Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET) font mal, reconnaît son PDG. L’entreprise, qui compte maintenant une vingtaine de Philippins, de Tunisiens et de Mexicains, craint que les politiques d’immigration en place hypothèquent son développement.
On a investi l’an dernier parce que nous étions en pleine croissance. Les règles qui changent mettent un stress énorme sur notre entreprise. Comment on va faire pour recruter? Comment on va faire pour croître?, se demande-t-il.
On a besoin des travailleurs étrangers pour bâtir une économie solide parce qu’on n’a pas de main-d’œuvre pour le faire.
Ottawa serre la vis depuis l’automne 2024 aux entreprises qui recrutent des travailleurs étrangers dits temporaires. Celles-ci doivent, par exemple, limiter à 10 % de leur effectif la proportion d’employés à bas salaire, soit ceux qui gagnent le salaire horaire médian de leur secteur.

Rémi Jean, président-directeur général de l'entreprise des Aciers JP de La Reine.
Photo : Radio-Canada / Gabriel Poirier
Il y a certains employés qui ont déjà commencé à quitter parce qu’on n’est pas capable de respecter notre 10 %. C’est facile de dire d’augmenter tout le monde au-dessus du haut salaire, mais ce n’est pas réaliste. Si j’augmente les travailleurs étrangers, je dois augmenter toute l’entreprise, mentionne Rémi Jean.
Imaginez être à la place de travailleurs pour qui les règles changent du jour au lendemain. Ils se questionnent pour savoir s’ils restent avec leur famille. Ça apporte un stress énorme et on le ressent [...] On essaie de les rassurer, mais on n’a pas les réponses non plus.
Aciers JP garde à l’emploi les travailleurs étrangers qui obtiennent leur résidence permanente, mais d’autres obstacles administratifs, comme les manquements en francisation, bloquent aussi cette avenue.
Ce sont de grandes marches à prendre. Pour eux, c’est difficile, lance l’entrepreneur. Pourquoi doivent-ils très bien parler français quand leurs enfants sont partis à l’école? Ils vont au primaire [...] Dans deux, trois, cinq ans, ça va faire des petits Québécois qui parlent français.
200 000 $ de perdu
Un coup de sonde mené par la Fédération des chambres de commerce (FCCQ) soutient que 100 entreprises de la région ont perdu en moyenne 200 000 $ depuis le frein imposé aux travailleurs étrangers temporaires à l’automne 2024. Les entreprises affectées s’attendent également à perdre 1 M$ additionnels au cours des deux prochaines années.
Rémi Jean enjoint à Ottawa d’augmenter à 20 % le seuil de travailleurs étrangers à bas salaire autorisé dans les entreprises. Il pense aussi que Québec devrait alléger ses exigences de francisation et se montrer plus souple.
Un appel entendu par les villes de la région ainsi que les chambres de commerce. Dans des sorties simultanées effectuées vendredi, les villes de Val-d’Or et de Rouyn-Noranda demandent aux gouvernements fédéral et provincial de tenir compte des réalités des régions.

Serge Allard, maire de Val-d'Or. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Marc-André Landry
En région, on ne parle pas d’immigration en théorie, on en parle sur le terrain. Lorsque Québec et Ottawa resserrent simultanément leurs programmes, ce sont les régions qui écopent. Il faut éviter des décisions mur à mur qui fragilisent nos efforts de développement, affirme par écrit le maire de Val-d’Or, Serge Allard.
Lors de son passage en région, le premier ministre François Legault s'est montré ouvert à l'idée d'un statut particulier en Abitibi-Témiscamingue. Nous exigeons maintenant des actions concrètes sans délai, car les impacts se font déjà sentir, plaide le maire de Rouyn-Noranda, Gilles Chapadeau.
Les deux maires demandent au provincial d’adopter une clause de droit acquis pour les immigrants venus au Québec au nom du PEQ. Ils pensent aussi que le fédéral doit revoir les changements au PTET en tenant compte des réalités régionales.

Dany Mercier, DG du Cégep de l'Abitibi-Témiscamingue, Nicolas L. Maheux, directeur du Groupe Autobus Maheux, Gilles Chapadeaux, maire de Rouyn-Noranda, Éric Beaupré, nouveau président de la Chambre de commerce et d'industrie de Rouyn-Noranda, Mariève Migneaul, directrice générale du CLD de Rouyn-Noranda
Photo : Radio-Canada / Gabriel Poirier
Tenue vendredi après-midi, la conférence de presse de la Ville de Rouyn-Noranda a réuni plusieurs partenaires d’affaires, comme des représentants du Centre local de développement, du Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue et l’UQAT.
Au-delà du 10 %
Sébastien Richard, le président de la Chambre de commerce de Val-d’Or et représentant des autres chambres dans ce dossier, lance le même appel. Il en va selon lui de la lutte à l’inflation, qui s’accélère selon lui à cause des politiques fédérales.

Sébastien Richard, président de la Chambre de commerce de Val-d’Or. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Marc-André Landry
La limite de 10 %, c’est vraiment ce qui nous fait le plus mal. On ne peut pas avoir une main-d’œuvre en dessous du salaire médian [...] Quand on pense aux entreprises de services, si on n’a pas accès à une main-d’œuvre assez suffisante, ça crée une pression et une inflation, car les entreprises n’auront pas le choix d’adapter leur salaire.
Les restrictions fédérales coupent notre élan. Ça va nous empêcher de nous développer et de renverser la vapeur de notre démographie, qui semble incapable d’augmenter.
La Coalition régionale en immigration, qui est chapeautée par les cinq chambres de commerce régionales, aimerait se faire entendre à l’Assemblée nationale. Elle souhaite que le palier provincial intervienne notamment auprès du palier fédéral.
Il faut que l’Abitibi-Témiscamingue cesse d’être perçue comme le 1.7 % de la population et soit plutôt perçue comme l’une des trois ou quatre meilleures régions en productivité, complète M. Richard.


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