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« Pourquoi apprendre un métier qui serait en voie de disparition ? » se demande Hélène Frédérick alors qu’elle se forme en France à celui de correcteur pour la presse. Huit ans plus tard, voilà que la correctrice et autrice québécoise établie à Paris fait paraître Lézardes. Cet ouvrage invite ainsi les lectrices et les lecteurs à revenir aux origines d’un métier de l’ombre exercé au fil du temps tant par des autodidactes et des libertaires que par d’illustres plumes, comme Henry Miller ou Réjean Ducharme. La poésie, elle, lézarde d’une page à l’autre à la manière de ces lézardes qui prêtent leur nom au livre. Soulignons que ce terme est utilisé en imprimerie pour désigner une « raie blanche verticale ou oblique qui se produit parfois dans une page […] lorsque plusieurs espaces se trouvent placées fortuitement les unes au-dessus des autres dans plusieurs lignes consécutives », comme défini par l’Office québécois de la langue française.
« Ça m’a rappelé tout de suite l’expérience de mon père, avec qui j’ai travaillé quand j’étais adolescente et qui exerçait lui aussi un métier en voie de disparition », indique l’autrice en entrevue avec Le Devoir. Entre les métiers de correcteur et de réparateur de moteurs électriques, il faut creuser autour de la menace qui guette ces professions au gré de souvenirs, de notes et de portraits. Dès lors, une réflexion s’impose à Hélène Frédérick sur le temps qu’aujourd’hui nous ne prenons plus, absolument dévalué. « Au fond, dans les deux cas, c’est pour faire des économies en travaillant de plus en plus rapidement », constate-t-elle.
Et puis, il y a cette notion de transfuge de classe qui la traverse. « J’ai l’impression de toujours appartenir à ma classe et puis j’y tiens, d’une certaine façon. Mais il y a quelque chose, quand on vient d’une classe modeste, qui peut-être peut nous empêcher, ou en tout cas compliquer l’autorisation qu’on se donne à soi-même, d’écrire. » Autant de contradictions et de tensions qui tractent son écriture. « Je fais cohabiter différents aspects de mon histoire, de mon identité, pour justement qu’ils puissent se parler, que tout ça dialogue », explique-t-elle. La littérature pour tenter une résolution.
Québec-France
Des allers-retours, il y en a beaucoup dans Lézardes. Entre le passé et le présent. Entre le « je » et le « tu ». Entre la France et le Québec, aussi. « J’écris des poèmes enragés pour réconcilier mes continents », peut-on lire dans le livre ; « j’essaie de réconcilier mes continents », répète Hélène Frédérick pendant la conversation. « Pourtant, ce sont des continents à nous, mais il y a là aussi des contradictions que j’essaie de résoudre », précise l’autrice. Elle trouve donc intéressant de porter un regard d’étrangère sur le métier de correcteur en France. « J’ai pensé que ce regard étranger pouvait apporter quelque chose aussi à la réflexion sur le métier de correcteur, modestement. Parce que je suis encore étrangère en France, je pense que je le serai toujours. Comme je deviens tout doucement étrangère au Québec, malgré moi », soulève-t-elle.
La correctrice et autrice explore également dans Lézardes ces tensions qui cohabitent au sein de la langue française. Pour elle, la langue québécoise serait plus libre que la langue française de France. « La langue québécoise, je le dis quelque part dans le livre, a dû être souple pour accueillir une histoire différente, pour accueillir les autres influences. En France, il n’y a peut-être pas eu cette nécessité. Il semble y avoir une crispation. Dès qu’on parle de changer des choses, c’est dérangeant, il y a une tradition qui est peut-être plus forte », indique Hélène Frédérick, sans jugement aucun. Paradoxalement, le Québec est pionnier dans la défense de la langue française. Il est même souvent un modèle. Elle a pu l’observer à maintes reprises.
Désir de poésie
« Il y a une autre contradiction à vouloir écrire et donc garder une liberté et, en même temps, agir en “police de la langue”, vouloir que la langue reste dans le droit chemin », renchérit Hélène Frédérick. Ironie du sort, en apprenant le métier, celle-ci apprend également qu’en France, le métier de correcteur est lié à l’anarchisme. « J’ai vu là-dedans une contradiction qui m’intriguait. C’est en réalité lié à l’histoire syndicale. Et je n’ai pas voulu trop m’attarder là-dessus, parce que je ne suis pas historienne », assure-t-elle. Lézardes n’est pas un livre historique, certes, mais on n’en apprend pas moins. May Picqueray, Albert Libertad, Rirette Maîtrejean… toutes et tous ces anarchistes habitent l’ouvrage.
« C’est curieux de valoriser la poésie d’un côté et puis d’être là pour faire en sorte que soient respectées les expressions telles qu’on a l’habitude de les lire. Parce que, quand on corrige dans la presse, en tout cas en France, j’imagine que c’est pareil au Québec, il faut en quelque sorte s’assurer que les expressions sont bien utilisées et correspondent à celles qu’on connaît déjà », poursuit Hélène Frédérick. Son chapeau de correctrice l’oblige pourtant à sévir. « Parfois, ça m’agace de devoir faire ça, parce que j’aurais envie de dire : “Tant pis, un peu de fantaisie, ça fait du bien” », relève-t-elle. Le paradoxe de l’autrice-correctrice, source de désir ? « C’est ce qui fait, sans doute, que je ne peux pas m’empêcher d’écrire. D’une certaine manière, j’ai l’impression de commettre un sacrilège. Mais c’est aussi ça qui fait que ça a un intérêt. Parce que si j’avais une totale liberté, j’aurais peut-être moins besoin d’écrire. C’est ce que j’essaie d’interroger aussi dans le livre. »
« On peut faire de la littérature avec tout, quand on essaie d’être près de la poésie […], si on s’intéresse au langage et si on veut que le langage ait une certaine autonomie », croit Hélène Frédérick. Mais alors, qu’est-ce que Lézardes, au juste ? « Ce n’est pas une fiction. Enfin, on aurait pu appeler ça un roman », conclut-elle.


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