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Jean-François Lisée aime chercher. Depuis 2021, l’ancien chef du Parti québécois s’est plongé dans les trajectoires parallèles de René Lévesque et de Pierre Elliott Trudeau. Après Leur jeunesse, notre histoire, consacré aux années de formation des deux hommes, il poursuit avec Leur Révolution tranquille, notre histoire, qui les suit au moment où ils entrent dans l’arène politique.
L’entreprise est colossale. Presque 500 pages, une recherche menée dans des archives, des entrevues, des correspondances, des documents parfois peu ou jamais exploités. Sans compter deux autres tomes à venir. « Ça fait quatre ans que je travaille là-dessus », rappelle Jean-François Lisée, qui dit avoir passé plusieurs semaines à Ottawa dans les archives de Pierre Elliott Trudeau, en plus de consulter celles de René Lévesque, de Gérard Pelletier ou de Jean Marchand.
Ce qui frappe dans ce deuxième tome, c’est le double mouvement du livre : une grande rigueur documentaire, mais aussi un plaisir manifeste du récit. Jean-François Lisée veut raconter, faire voir, remettre en mouvement des figures qu’on croyait connaître par cœur. On sent chez lui une joie à rouvrir les dossiers, à suivre les pistes, à faire surgir d’une archive un détail soudain révélateur.
« J’écris vraiment pour des gens qui ne savent rien », dit-il. « Je tiens pour acquis que le lecteur voit ce récit pour la première fois. Donc, je lui explique tout, puis je l’amène très loin, et dans plusieurs cas, je l’amène plus loin que les biographes précédents l’avaient fait sur Trudeau et Lévesque. »
Avant les monuments
Le premier tome racontait les enfances, les adolescences, les jeunes années. Le second s’ouvre sur un autre moment : celui où Lévesque et Trudeau, encore proches par certains réseaux intellectuels, commencent à porter deux visions inconciliables du Québec. « Jusqu’en 1960, leurs visions sont conciliables. Et ensuite, elles deviennent inconciliables. Et ce n’est pas parce que Trudeau change d’avis, c’est parce que Lévesque change d’avis », souligne Jean-François Lisée.
Selon lui, le basculement de Lévesque vers l’indépendantisme ne relève pas d’abord d’une illumination idéologique : il se fait à partir de l’expérience gouvernementale. Ministre dans l’équipe de Jean Lesage, Lévesque se heurte d’abord au capital anglophone. Mais lorsqu’il s’intéresse au Nord québécois, aux Autochtones, aux Inuits, puis aux questions de famille et de bien-être social, l’obstacle change de visage. « Là, son adversaire est le Canada. Le Canada est dans ses jambes. Il l’empêche de déployer les politiques publiques qu’il veut inventer pour le Québec. Et c’est là qu’il se rend compte qu’il y a un pays de trop là-dedans. »
Le livre s’intéresse au moment où les deux futurs adversaires ne sont pas encore seulement des adversaires. Ils discutent, coopèrent, confrontent leurs idées. Jean-François Lisée consacre notamment un chapitre au « brain trust » de Lévesque, ce cercle où se retrouvent Jean Marchand, Gérard Pelletier, André Laurendeau et Pierre Elliott Trudeau. « J’ai réussi à constituer, dans un chapitre qui s’appelle “Brain Trust”, le plus d’éléments jamais regroupés pour décrire ces soirées-là », dit-il. On y voit, ajoute-t-il, « deux personnes qui, à la fois, sont attirées et révulsées l’une par l’autre ».
Cette tension donne au livre sa vigueur. Jean-François Lisée ne fige pas Lévesque et Trudeau dans leurs statues. Il les replace dans leur époque, avec leurs contradictions, leurs angles morts, leurs emportements. Trudeau apparaît ainsi dans des zones moins attendues : Cuba, la Chine de Mao, l’Université de Montréal, les débats avec Pierre Bourgault. « Moi, je n’ai aucune autre volonté que celle de la découverte. Tout ce que je veux, c’est découvrir, faire comprendre, éclairer et parfois analyser. »
Sur la Chine, il insiste sur l’« extraordinaire indulgence » de Pierre Elliott Trudeau et Jacques Hébert envers le régime de Mao — non pour juger depuis le présent, mais pour comprendre ce que ces intellectuels savaient ou refusaient de voir.
« On ne peut pas inventer le feu deux fois »
La nationalisation de l’électricité, moment presque mythologique de la modernité québécoise, est relue à travers les rapports de force internes du gouvernement Lesage. Jean-François Lisée insiste sur le fait que cette mesure ne figurait pas au programme libéral de 1960. « J’ai beaucoup mieux compris comment Lévesque l’impose à un Conseil des ministres qui est majoritairement contre et à un premier ministre qui dit : « Over my dead body ». » L’auteur raconte comment Lesage impose lui-même cette décision à son cabinet.
Ce souci du détail traverse l’entreprise. L’ancien politicien parle du montage du livre comme d’un défi quasi architectural. Entre 1963 et 1965, « tout se passe en même temps ». Il fallait ordonner la matière sans briser la logique des causes et des conséquences. Pour cela, il s’est entouré de lecteurs exigeants, dont Claude Corbo.
Le succès du premier tome, qu’il n’avait pas prévu, a aussi modifié son rapport au projet. « Je sens que j’ai une responsabilité plus grande parce que ça va devenir un des livres de référence sur la période. » D’où l’importance de se faire relire par des historiens, mais aussi par des gens qui ont connu l’époque.
Ce retour aux années 1960 n’est pas qu’un exercice de mémoire. Pour Jean-François Lisée, il permet de comprendre les débats québécois actuels. « La question de la place du Québec dans le Canada était déjà irrésolue au début des années 1960, et elle l’est toujours. » Les sources de la divergence entre Lévesque et Trudeau, ajoute-t-il, « structurent toujours la politique québécoise ».
Mais il se méfie de ceux qui appellent aujourd’hui à une nouvelle Révolution tranquille. « On ne peut pas inventer le feu deux fois. Et vraiment, pendant la Révolution tranquille, ils ont inventé le feu. » Depuis, croit-il, le Québec peut encore accomplir des réformes importantes, mais il ne revivra pas ce moment de transformation totale.
Jean-François Lisée ne raconte donc pas seulement deux géants de notre histoire. Il raconte le moment où le Québec moderne découvre sa propre puissance, ses contradictions, ses élans. « Mon principal ressort dans la vie, c’est la curiosité. Je suis très curieux. Je ne suis pas en train de développer une thèse, mais un récit. Je découvre des choses, je les mets en parallèle, je réfléchis. »
Deux autres tomes doivent encore suivre, jusqu’à la mort de Lévesque et de Trudeau. Mais le cœur du duel est déjà là : dans ces années 1960, où se durcissent le fédéralisme de l’un, la souveraineté naissante de l’autre, et cette question jamais refermée de la place du Québec dans le Canada. Jean-François Lisée retourne au moment où notre présent politique commence à prendre forme.


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