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Lettre à mon fils et à ceux qui ne sauront peut-être jamais que notre territoire était un jardin

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Salut, mon grand. J’aurais pu t’envoyer un courriel (ou quelques textos) pour te dire la profonde inquiétude qui m’habite. Mais je crois que mon écriture la plus lisible, griffonnée sur cette feuille de papier que tu recevras dans une enveloppe adressée à ton nom, servira beaucoup mieux mon dessein.

Je voudrais d’abord ramener ces noms d’il y a quelques générations, tes ancêtres : François-Xavier Véronneau, Ernestine Bernard, Ernest Véronneau ou Théoline Morel. Agriculteurs-paysans dans la campagne maskoutaine des XIXe et XXe siècles. Leur empreinte sur cette terre si fertile est toujours perceptible, indélébile, imprégnée dans le paysage. Aussi celle de ton grand-père Laurent, fier défenseur du fait français au Québec, de la souveraineté et de la nationalisation de l’électricité. Il n’aurait jamais oublié sa campagne natale de Saint-Hugues et ses vallons sinueux le long de la rivière Chibouet.

Dès ta plus tendre enfance, j’ai voulu t’initier aux beautés du territoire, te montrer les nombreux profils du mont Yamaska, te faire découvrir le contraste des champs à perte de vue. Marcher aussi dans les boisés où l’érable est roi. Je t’ai appris à reconnaître le chant des oiseaux des prés, le vol caractéristique des rapaces, la majesté des voiliers d’outardes et d’oies blanches. Parcourir en canot le lit sinueux de la rivière Noire.

Mais aujourd’hui, mon fils, ce territoire parsemé de villages séculaires et pittoresques, ceint d’un paysage jusqu’ici préservé, est menacé.

Hydro-Québec, fleuron de l’hydroélectricité patrimoniale des Québécois, a décidé de lancer un appel d’offres au printemps 2026 afin d’implanter des parcs d’éoliennes dans la vallée du Saint-Laurent. L’objectif de ce premier cycle de soumissions est d’augmenter la production d’électricité de 6400 mégawatts (MW) d’ici 2035, dont 675 MW en Montérégie. À ce jour, trois municipalités de la MRC des Maskoutains sont visées, Saint-Dominique, Saint-Valérien-de-Milton et Saint-Liboire.

Une vingtaine d’éoliennes de 6 à 7 MW pourraient y être implantées. Ce sont des promoteurs privés choisis à partir de soumissions — possiblement Innergex (québécois) ou Invenergy (américain) —, contribuant à 50 % des coûts, en partenariat avec la MRC des Maskoutains, également à 50 %, et possiblement avec les communautés autochtones, qui seraient maîtres d’œuvre et bénéficiaires des profits de ces éventuels projets. Hydro-Québec s’engage de son côté à racheter toute l’électricité produite.

Les éoliennes de 6-7 MW n’ont rien en commun avec les moulins à vent que combattait Don Quichotte… Elles mesurent de 200 à 220 mètres de hauteur au total. Comme référence, le sommet du mont Yamaska culmine en moyenne à 330 m de hauteur. Le mât de ces géants se dresse à 130 m de hauteur et mesure 7 m de diamètre à sa base. Une fondation en béton armé de plus de 30 à 40 m de diamètre, totalisant entre 600 et 800 m³ de volume, est enfouie sous la surface — et souvent pieutée au roc, pour assurer la stabilité de l’ouvrage. Comme ces éoliennes peuvent projeter des blocs de glace si les pales ne sont pas chauffées en hiver, une zone de sécurité de 417 m de diamètre est souvent établie autour de chacune d’elles. Des chemins d’accès doivent être aménagés pour l’implantation et l’entretien de celles-ci. Un réseau électrique enfoui relie les éoliennes au poste de transformation.

Bien que les promoteurs s’acharnent à convaincre les autorités qui protègent le territoire agricole et les agriculteurs (la CPTAQ, l’UPA) de l’absence d’impacts négatifs de leurs futurs parcs éoliens, on peut en douter. Je pense au paysage massacré pour des décennies, les vestiges éventuels des fondations de béton qui contamineront les terres, leur impact sur la nappe phréatique, l’impact de la rotation des pales sur la faune ailée, celui des infrasons sur les élevages riverains, la zizanie entre les bénéficiaires et ceux qui sont contre, la dévaluation des habitations localisées à la limite des distances séparatrices établies…

Je suis attristé que les terres que nos ancêtres ont cultivées avec amour deviennent le support à une industrie au service de compagnies privées et étrangères. L’éolien, mon fils, n’a pas sa place en territoire agricole et habité. J’espère que ma lettre t’aura touché et convaincu qu’il faut se battre pour empêcher cela. L’intégrité et la beauté de notre territoire en dépendent.

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