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«Les vertèbres de Joséphine»: naître debout

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« Un traîneau tire mes perches / Le champignon veille le feu / Je porte ma grand-mère sur le dos / Mes genoux ploient / Sous tant de sagesse ». « Untapanashkᵘ pimipitshieu / Nikuakushuakanashkua Pushakan nakatuenitamᵘ kutuannu / Nuiutimau nukum / Nitshikuna nipashkupanua ».

Cette sagesse dont parle Joséphine Bacon — dans un poème d’abord composé pour le recueil Nipishapui nete mushuat / Un thé dans la toundra (Mémoire d’encrier, 2015) —, c’est à son tour de la transmettre aujourd’hui, alors que la poète et cinéaste innue navigue le crépuscule de sa vie.

Dans Les vertèbres de Joséphine, l’artiste endosse ses habits d’aînée. Elle livre le récit de sa vie à travers celles et ceux qui l’ont aidée à exister, à se réapproprier sa culture et son langage et à attiser en elle la flamme de la création, des aînés de Nutshimit — qui ont posé les vertèbres de la connaissance sur son dos — à son grand-père Nimusum, qui lui a laissé celles de l’amour, en passant par les anthropologues qui lui ont permis de retrouver la vertèbre de la langue et par les amis, qui lui ont tour à tour offert les vertèbres de la générosité, de la poésie et de l’espoir.

Soucieuse de préserver la tradition orale apprise de ses ancêtres nomades, Joséphine Bacon a choisi de confier son histoire et toutes ses gratitudes à sa grande amie, la poète Laure Morali, afin qu’elle transpose sa parole en récit littéraire. « Ce livre, je ne pourrais pas l’écrire, mais je pourrais y penser tous les jours, peut-on lire en introduction du récit. […] J’aimerais que tu fasses pour moi ce que j’ai fait pour les aînés que j’ai écoutés, retranscrits et traduits. Je n’ai pas marché l’intérieur des terres, dans Nutshimit, mais j’ai pu marcher avec les anciens en écoutant leurs récits. Ils m’ont raconté la terre. Je me sens dépositaire de leur parole. Toi, qui es allée dans Nutshimit avec les Innus, tu peux me comprendre. Je sais que tu respecteras ma parole et mes silences, parce que tu sais de quoi je parle. Tu me connais bien et tu m’aimes bien. Nous marcherons ensemble dans ces récits. »

Retour du balancier

Pendant près de huit ans, Laure Morali a donc enregistré sa complice, alors qu’elle lui confiait des portraits des gens importants ayant influencé le cours de son existence. Joséphine Bacon lui a raconté sa naissance dans Nutshimit et sa brève fréquentation du territoire, puis son séjour forcé au pensionnat, ces « écoles résidentielles » où il était prévu de « tuer l’Indien dans l’enfant », de 5 à 19 ans, où elle a été arrachée à sa culture et à l’amour des siens, se voyant confinée « au langage du mur, plutôt qu’à celui de l’horizon ». Elle revient ensuite sur son arrivée à Montréal, son travail comme assistante de recherche et interprète auprès d’anthropologues qui lui ont permis de renouer avec des aînés de sa communauté et de se réapproprier un savoir millénaire, ainsi que sur ses débuts en poésie et en cinéma.

Pour la poète innue, le livre est le prolongement logique d’un destin sculpté à même la parole des autres. « Quand je travaillais avec l’anthropologue Sylvie Vincent, j’enregistrais les vieux. En les écoutant, j’ai tout réappris ce que je n’avais pas appris pendant mes 12 années de pensionnat. Elle m’a offert l’histoire. Avec l’ethnologue José Mailhot, j’ai appris à écrire ma langue, et Rémi Savard m’a donné accès aux mythes fondateurs qui m’auraient été racontés si je n’avais pas été arrachée à ma famille. Je veux être ce que les vieux et les vieilles ont été pour moi. C’est comme si j’étais devenue l’aînée, et Laure, l’anthropologue. »

Pour Laure Morali, il était essentiel de préserver à l’écrit l’oralité de la parole de Joséphine Bacon. « J’ai tenu à transmettre le ton de confidence sous lequel se déroulaient nos échanges, notamment en conservant les passages où Joséphine s’adresse directement à moi. L’idée était que le lecteur se sente interpellé, qu’il ait l’impression que l’histoire lui est directement racontée. »

Le récit, qui se déploie en ordre chronologique, est également régulièrement entrecoupé de poèmes de Joséphine Bacon, inédits ou tirés de ses recueils ou de ses différentes contributions littéraires à des revues et des collectifs. « La plupart des anecdotes qu’elle me racontait me rappelaient ses œuvres, revenaient à leur source. Toute la section sur le Nutshimit, notamment, résonnait beaucoup avec son recueil Bâtons à message (Mémoire d’encrier, 2009). Lorsqu’on entre dans la vie d’une personne comme j’ai tenté de le faire, il est important de savoir lire entre les lignes, de respecter les silences, mais aussi de les faire entendre. C’est ce que permet le rythme du récit. »

Hymne à la désobéissance

L’âme de Joséphine Bacon est entière dans Les vertèbres de Joséphine. La souffrance, les deuils et les regrets, les siens comme ceux de son peuple, tout comme son humour si caractéristique, son sourire et son célèbre ricanement, traversent chacune des pages.

Certains extraits sont inoubliables. Comme celui-ci, dans lequel elle raconte sa cohabitation saugrenue avec un castor, offert par un ami pour lui tenir compagnie lors de son arrivée à Montréal et affectueusement surnommé Fidel Castor. À la mention de cette anecdote, elle éclate de rire. « Il avait élu domicile dans ma salle de bains. Il adorait les fraises et les feuilles de tremble. J’allais casser des branches de l’arbre en face de chez moi pour qu’il puisse manger des feuilles et gruger les branches. Les castors ont besoin de gruger, sinon leurs dents continueraient toujours de pousser et deviendraient un handicap. À un moment, je l’ai confié à un ami qui possédait une maison au bord d’un lac. Il faisait le tour du lac sans arrêt, mais un jour, il n’est pas revenu. »

En évoquant ses premiers pas en cinéma, Joséphine Bacon raconte que son premier court métrage, Kukumess, n’a jamais été diffusé publiquement parce qu’il aurait apparemment été réalisé de façon clandestine. Le second, qui lui a permis de sortir de la clandestinité, est le résultat d’un concours de l’Office national du film, qui lançait un programme de formation pour les cinéastes autochtones. Alors que tout le monde s’attendait à ce qu’elle réalise un film sur les siens, la cinéaste a plutôt décidé de travailler sur Johan Beetz. « J’ai toujours été un peu désobéissante », confie-t-elle à Laure Morali, avec ce qu’on imagine être un air malicieux.

Les vertèbres de Joséphine se clôt par ailleurs par un poème-manifeste à quatre mains composé par les deux amies, EKA PASHISHTETAU ! / DÉSOBÉISSONS !, où elles invitent à désobéir aux couleurs qui séparent, aux frontières qui morcellent, aux chemins tout tracés, à la mort, au silence qui nous tue, à la peur, aux murs, aux identités, aux miroirs, et à obéir à l’enfant, à la force du papillon, à l’arc-en-ciel, à l’affranchissement des regards, à l’instinct et à la liberté du poème. « C’est toujours important de désobéir quand on ne croit pas en quelque chose. L’obéissance, sans la possibilité de la refuser, n’est qu’un piège. » À bon entendeur.

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