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Le système ferroviaire ukrainien subit comme jamais le feu russe : trains en mouvement visés, gares pilonnées, dépôts ciblés. Une guerre du rail qui semble épouser un double objectif : entraver la logistique militaire et semer la terreur parmi les voyageurs. Reportage à bord du train Kiev-Soumy.
Les premiers cahots du départ ballottent les têtes, marquant l’éveil du long serpent d’acier. Le vacarme de machinerie envahit l’habitacle, rivalise avec le rugissement des freins hydrauliques. La locomotive de Vitalii siffle, s’élance sur les rails gémissants, emportant huit voitures vieillottes et quelque 200 passagers. Il est 7 h 38, en cette matinée de mars, lorsque le train Kiev-Soumy quitte lentement le quai numéro huit, où quelques instants plus tôt s’engouffrait une petite foule de gens dans les voitures bleues striées de jaune. Le ciel d’un bleu clair, presque blanchâtre, baigne l’enchevêtrement de caténaires et de voies ferrées.
« Ça tangue un peu, c’est une rude machine », dit en souriant Vitalii Voronkov, le regard rivé devant lui, la main sur la manette. Aucune nervosité ne vient déranger ses traits placides. L’habitude du métier domine l’homme aux cheveux coupés ras, tandis que la silhouette de Kiev s’éloigne dans le pare-brise. La destination n’a pourtant rien de paisible. Trois jours plus tôt, un drone russe s’abattait sur cette même ligne, à l’orée de Soumy, ville septentrionale d’Ukraine à une trentaine de kilomètres de la frontière russe. « C’est notre travail, on roule, c’est tout », tranche-t-il, laconique.
Les forces du Kremlin ne se bornent plus à ravager des bourgades, à grignoter du territoire au prix de pertes monumentales. Elles s’acharnent aussi avec une vigueur nouvelle sur l’ensemble du système ferroviaire ukrainien. Dépôts éventrés, usines de réparation ciblées, trains en mouvement pilonnés, voyageurs tués… Les attaques sont quotidiennes — pas moins de 70 au cours des dix premiers jours de mars. Et rien que pour l’année 2025, Ukrzaliznytsia, la compagnie publique des chemins de fer ukrainiens, en dénombre 1195 visant ses infrastructures, soit plus qu’en 2023 et 2024 réunies.
Dans la voiture numéro trois, inondée de soleil, la cheffe de train Iryna Berladion a conscience des périls qui guettent. « Certains collègues ont refusé de travailler sur cette ligne », témoigne l’Ukrainienne de 51 ans. Un frisson la parcourt à la pensée de cette campagne de terreur renouvelée. « Des enfants, des civils ciblés… » Lorsque surgit un danger, il lui arrive d’intimer aux passagers de se dissimuler dans la forêt attenante à la voie ferrée. En de tels cas, il lui faut garder son sang-froid. Au danger persistant s’ajoutent les aléas techniques, les sautes d’humeur de soldats brisés qui trimbalent leur traumatisme. Or, le soir, après le travail, ses nerfs la lâchent. « Il m’arrive alors de faire des crises de panique », confie cette femme affable, qui ploie sous les responsabilités. Alors, pour apporter un peu de douceur, la cheffe de train décore son compartiment d’un petit tapis, « pour se sentir un peu comme chez soi », ou d’icônes liturgiques installées sur le châssis.
Soldats du rail
Une large partie de l’effort de guerre repose sur les épaules de cheminots comme Iryna. En quatre ans, plus d’un millier ont perdu la vie. Soudés par un esprit d’abnégation, ils forcent le respect de la société ukrainienne, pour qui ces 23 000 kilomètres de rail forment le salut du pays.
Ainsi se résume le mobile de ces soldats du rail : faire rouler les trains coûte que coûte. Ou les rafistoler encore et encore. Comme dans cet atelier de réparation anonyme où des mécaniciens s’activent autour de carcasses. Le lieu doit être tenu secret, car « beaucoup d’endroits pareils ont déjà été ciblés par l’ennemi », explique le directeur, Oleksandr Vlasov, qui supervise 1300 hommes.
Ici, au milieu du concert de flammèches des soudeurs et des lueurs de poussière projetées en faisceau, la multiplication des attaques se ressent dans la charge de travail alourdie. Un labeur d’autant plus compliqué par l’absence de 200 employés entravés par des soucis de recrutement militaire.
Dehors, derrière une timide colonne de conifères, un mémorial rend hommage à trois ouvriers, des soldats volontaires tombés au combat, jouxtant une montagne de câbles électriques où paresse un chat noir. « Tout le monde comprend son rôle : soit on travaille ici, soit on part défendre le pays », souligne le directeur.
La sirène retentit. Alerte de missile balistique. Les ouvriers affairés ne se pressent nullement. L’abri souterrain, à quelques encablures de là, s’emplit au compte-goutte. En chemin, Oleksandr croise des travailleurs à contresens : « L’abri est dans l’autre direction, les gars ! » Le responsable à la mine cernée ne lésine pas sur la sécurité de ses hommes. Jusqu’en 2022, il occupait le poste d’ingénieur en chef dans une aciérie de Marioupol, rasée puis conquise par l’armée russe. Il en a vu assez. « Ça n’enchante personne de venir ici », reconnaît Oleksandr dans le bunker improvisé. « Mais c’est moi qui porterai la responsabilité d’annoncer [le pire] à leur mère ou à leurs enfants si un drame survient… » L’alarme se tait au bout de 30 minutes. Le petit peloton d’uniformes se lève d’un bond, retournant à l’ouvrage.
Créer la panique
Outre la logistique perturbée, cette guerre du rail comporte une dimension psychologique. « Nombre de ces attaques, sans but militaire, ciblent la population civile afin, sans doute, d’accroître la pression sur le gouvernement ukrainien dans le contexte de négociations », estime Olha Polishchuk, analyste pour le groupe de réflexion ACLED. « L’objectif, c’est de créer la panique », abonde Oleksandr Pertsovskyi, le patron d’Ukrzaliznytsia, qui assure que « le pays doit rester connecté » malgré tout.
Mais Kiev doit s’adapter, revoir certains trajets. Depuis l’automne, la région de Donetsk est ainsi privée du rail, à mesure que le front se rapproche dans l’est du pays. Les retards, les contournements d’itinéraires et les brusques changements d’horaire façonnent la nouvelle donne ferroviaire. L’armature innove aussi. Certaines locomotives, comme celle de Vitalii, disposent d’ores et déjà d’un système de brouillage électronique ou encore d’un blindage de fortune destiné à atténuer des déflagrations. Dans le train Kiev-Soumy, il y a aussi une voiture supplémentaire ,vide de tout passager, filant derrière la tête de train : une sorte de voiture tampon destinée à absorber le choc en cas d’impact sur la locomotive.
Les heures filent, Iryna se raconte, laisse filer rires et larmes. Le compartiment d’un autre âge, aux murs de bois d’un charme suranné, se transforme soudain en album de souvenirs, ceux qui ont rythmé ses vingt années de métier. Vingt ans de rencontres formidables, d’épopées, à sillonner l’Ukraine de part en part… Le déclenchement de l’invasion du 24 février 2022, Iryna l’a vécu en officiant sur la ligne Kiev-Avdiïvka, et déjà la pressentait, à la vue de colonnes de blindés roulant fiévreusement sur les routes du Donbass. Puis, ce fut l’heure du sauve-qui-peut, des trains d’évacuation bondés. Iryna ne compte plus les convois en direction de l’ouest du pays, avec leurs passagers hagards, transportant toute leur vie dans une maigre valise.
Menace du ciel
Un bambin aux grands yeux noirs et curieux s’immisce dans le compartiment d’Iryna, qui est attendrie par sa présence. Samouïl vient tout juste d’avoir un an. Il voyage avec sa mère, Alina, qui le suit dans le couloir. Là-bas, sur le front de Soumy, est déployé Timofiy, son mari. « Il a été mobilisé alors que Samouïl n’avait que trois mois », glisse la jeune femme, élégante dans sa chemise rayée pour ce jour de retrouvailles. « Notre petit a très hâte de voir son papa. » C’est la troisième fois qu’Alina fait le trajet. La menace du ciel ne semble guère la préoccuper. Une joie lumineuse traverse plutôt son doux visage. « Je compte les heures depuis hier ! » La joie de retrouver sa douce moitié l’emporte sur tout. « On a demandé à Dieu de nous protéger, et puis on est partis », dit la Kiévienne de 29 ans, qui a fait la rencontre de Timofiy à l’église.
Le vieil assemblage de métal sur roues cahote à travers la campagne enneigée, longe une lisière d’arbres, une ligne de fortifications. Les dessertes se succèdent à mesure que se rapproche la frontière russe, parfois à 10 kilomètres. Là, sur un quai, des vendeuses à bicyclette proposent du miel ; plus loin, des façades de gares abîmées, des hangars pilonnés.
Soudain, le train ralentit, s’immobilise dans la plaine. La cheffe de train Iryna jette un œil sur son logiciel d’alerte : écran écarlate, alerte maximale. Un danger rôde là-haut. Parmi les passagers, nul ne s’affole. Les visages demeurent placides, somnolents, rivés sur le téléphone, absorbés par un livre. « On s’habitue », lâche Tetyana, une passagère de 37 ans qui roule des yeux dans une heureuse indolence. « Cela fait des années que nous n’avons plus peur », abonde une voisine de siège, Natalia.
La gare de Soumy apparaît enfin, avec 40 minutes de retard. Alina ajuste un serre-tête de perles, le regard empli d’une joie fébrile, coiffe Samouïl de son bonnet blanc aux oreilles de chat. Sur le quai de la gare, Timofiy les attend, un bouquet à la main. La petite famille se retrouve, s’embrasse. Elle se fond dans la nuée de voyageurs, marchant sereinement vers la sortie de la gare. Là, rappel de la proximité des combats, des forces de l’ordre masquées, certains lourdement armés, filtrent la foule bientôt clairsemée.
Avec Iryna Sknar. Carte réalisée par Sarah Boumedda.


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