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Une femme sur huit dans le monde a déjà subi un viol ou une agression sexuelle avant l'âge de 18 ans, selon les chiffres des Nations Unies. Au cours de sa vie, près d'une femme sur trois est victime de violences physiques et/ou sexuelles. Ancrées dans le quotidien de millions de femmes et de filles, les violences sexuelles traversent les frontières, les cultures et les milieux sociaux. Elles persistent également dans les conflits armés, où elles sont souvent utilisées comme instruments de domination, de terreur et de destruction. Les violences sexuelles liées aux conflits ont augmenté de 25 % en 2024 : 92 % des victimes étaient des femmes et des filles, et près de la moitié étaient des enfants. Lorsqu'il est commis dans ce contexte, le viol peut être qualifié de crime de guerre, de crime contre l'humanité et, dans certaines circonstances, d'acte constitutif de génocide.
C'est pour dénoncer l'utilisation du viol comme arme de guerre, prévenir sa prolifération et soutenir les survivantes dans leur reconstruction que Son Altesse Royale la Grande-Duchesse Maria Teresa de Luxembourg a cofondé, en 2019, l'association "Stand Speak Rise Up !" ("Lève-toi, Exprime-toi, Rebelle-toi !"), aux côtés de l'animateur franco-luxembourgeois Stéphane Bern et de Chékéba Hachemi. Nommée diplomate en 2002, cette dernière fut la première femme afghane à accéder à une telle fonction avant de démissionner, en 2009, pour dénoncer la corruption du gouvernement.
SAR la Grande-Duchesse Maria Teresa de Luxembourg et Madame Chékéba Hachemi sur "le viol en tant qu'arme de guerre". Dans le cadre des Grandes Conférences Catholiques. ©cameriere ennioInvitées des Grandes Conférences Catholiques (GCC) le 12 octobre dernier, la Grande-Duchesse et l'ex-diplomate sont revenues sur les ravages du viol utilisé comme arme de guerre et sur les moyens d'y mettre fin. Le tandem fonctionne avec une complicité évidente. "On s'est retrouvées toutes les deux", sourit Chékéba Hachemi. "La plus parisienne des Afghanes, et la plus luxembourgeoise des Cubaines." "Militantes féministes aussi", complète la Grande-Duchesse. Entretien.
Comment les violences sexuelles sont utilisées comme armes de guerre dans le conflit en Russie ? "Il a violé leur fille de quatre ans"Vous parlez des Survivantes de viol avec une majuscule…
Son Altesse Royale (S.A.R.) Ce sont des femmes d'une force extraordinaire. Après ce qu'elles ont vécu, elles disent : "Nous sommes des mortes-vivantes". Il faut quand même mesurer la profondeur de ce que veut dire une chose pareille. Mais ce qui leur donne de la force, c'est que leur vécu soit reconnu et respecté. Un tel regard leur permet de devenir autre chose que les violences qu'elles ont subies. Elles ne se définissent pas par ces dernières. Ce sont des femmes debout et des actrices de changement.
Chékéba Hachemi (C.H.) Nous les appelons les Survivantes, avec un grand S, parce que ce sont elles qui mènent tous les projets de notre association. Nous ne travaillons pas avec un réseau d'expatriés venus leur dire ce qu'il faut faire. Chacune est une cheffe d'entreprise et rejoint une sororité au sein de laquelle les femmes s'embauchent et se soutiennent mutuellement. La première chose qu'elles veulent, c'est ne plus être identifiées par ces atrocités. Elles veulent pouvoir transmettre autre chose. Et la réparation passe aussi par là. Il ne s'agit pas seulement de travailler ensemble, de gagner un salaire et d'exister, mais aussi de se réparer ensemble. Ce sont elles, les vraies héroïnes du quotidien.
Ce sont d'ailleurs elles qui vous interpellent sur certains sujets, comme le statut des enfants nés d'un viol.
C.H. Sans elles, on n'aurait jamais su…
S.A.R. C'est nous qui en avons informé les Nations Unies en 2019. Quelques mois plus tard, la résolution 2467 a été adoptée au Conseil de sécurité, reconnaissant notamment l'existence de ces enfants. Quand nous leur donnons une chance, à eux qui sont rejetés par tous, leur société et leur communauté, quand nous les éduquons et leur permettons d'exister, nous accomplissons un travail de paix énorme. Car si ces enfants restent exclus de la société, relégués dans un coin, alors nous créons les enfants soldats de demain, les terroristes de demain. J'aimerais bien que les hommes et les dirigeants comprennent un peu plus ça.
Existent des discours fatalistes, voire essentialistes, affirmant que le viol comme arme de guerre a malheureusement toujours existé… Que leur répondez-vous ?
S.A.R. C'est inacceptable d'entendre ça aujourd'hui. C'est l'un des crimes les plus répandus et les plus impunis. Qu'on veuille le reconnaître ou pas, les femmes et les enfants sont toujours les premières victimes collatérales des guerres. Toujours. Mais nous voyons de plus en plus se mettre en place une véritable stratégie de viol pour terroriser. C'est une stratégie de barbarie.
C.H. Cette volonté existe depuis la nuit des temps. Sauf qu'aujourd'hui, il y a malheureusement un lien direct avec la montée du masculinisme dans nos sociétés occidentales et l'utilisation des viols comme armes de guerre. La militante et féministe que je suis est ahurie, en colère et triste de voir que les guerres sont commanditées par des hommes masculinistes, qui n'ont jamais été aussi présents parmi nos dirigeants. Si nous n'arrivons pas à arrêter les guerres, arrêtons au moins que le corps des femmes soit encore un champ de bataille en 2026.
Si nous n'arrivons pas à arrêter les guerres, arrêtons au moins que le corps des femmes soit encore un champ de bataille en 2026.
Vous décrivez le viol en tant qu'arme de guerre comme "une bombe à retardement". C'est-à-dire ?
S.A.R. Ces viols, qui sont des stratégies commanditées, ont pour but de détruire ce qui est le plus sacré dans une société, à savoir la matrice de la société [issu du latin "matrix, matricis", "mère", NdlR], qui est portée par les femmes. En détruisant cette matrice, on détruit tout espoir d'avenir. C'est une bombe à fragmentation car elle détruit les femmes, mais aussi le tissu familial et social, non pas sur une, mais des générations.
Quelle responsabilité avons-nous collectivement face à ces crimes ?
C.H. L'engagement, c'est ce qui nous donne la sérotonine, ce qui nous fait vivre, ce qui nous fait regarder dans la glace. Chaque citoyen, citoyenne, a la possibilité de dénoncer à son niveau le viol comme arme de guerre. Aujourd'hui, nous vivons dans un contexte de mondialisation où tout ce qui se passe à l'autre bout de la planète nous concerne. On ne peut plus se vivre replié sur soi.
S.A.R. Nous avons besoin de la prise de conscience et de la prise de parole de toutes, je rajoute de tous, mais commençons par toutes, ce serait peut-être pas mal. Plus on sera nombreuses, plus nous dénoncerons, et plus on arrivera à faire avancer la cause.
C.H. Ramenons également le débat à la spiritualité. Être croyant à quelque chose, aujourd'hui, c'est aussi croire en l'humain. Ce n'est pas pour rien que toutes nos religions parlent de faire du bien à son prochain. Ça fait du bien.
En Iran, des viols et d'autres violences sexuelles ont servi à casser la contestationQuels rôles les hommes doivent-ils assumer dans cette lutte ?
S.A.R. Vous avez des hommes qui ont un profond respect de la femme. Ce sont des maris, des pères, des frères. Ils sont là. Mais ils restent malheureusement minoritaires aujourd'hui sur le plan planétaire. La vaste majorité des hommes est héritière d'un patriarcat qui a longtemps été la norme, y compris dans chez nous, et conserve cette logique de domination. C'est là que ce que dit le docteur Mukwege ["l'homme qui répare les femmes", prix Nobel de 2018, NdlR] est très intéressant. Il insiste sur la nécessité de travailler dès le plus jeune âge à l'éducation des petits garçons, pour leur apprendre une masculinité positive, fondée sur le respect profond des femmes, et parvenir enfin à les considérer, dans leur différence, comme des égales.
Nous avons besoin de montrer aux jeunes garçons que la virilité ne se mesure ni à la violence ni à la force.
C.H. Nous avons des millénaires de patriarcat à déconstruire. Nous avons besoin de montrer aux jeunes garçons de véritables modèles, des hommes comme Denis Mukwege, pour montrer que la virilité ne se mesure ni à la violence ni à la force. Mais il faut surtout être très pragmatique et expliquer que l'impact des violences sexuelles subies par une moitié de l'humanité touche aussi l'autre moitié. J'ai vu, en Afghanistan, des pères assister à la lapidation de leur fille ou voir leur épouse battue parce qu'un bout de pied était visible dans la rue. J'ai vu les conséquences psychologiques que ces violences peuvent avoir sur les hommes, et sur des générations entières.
"Muganga" : le long combat du Dr Mukwege mis en lumière au cinémaEt les femmes ?
C.H. En tant que femme, comme on s'est battues pour aller chercher nos droits, tout ce qui touche les femmes nous concerne. On est solidaires pour tous nos droits. C'est la sororité. C'est important.
S.A.R. C'est très vrai. Je rejoins totalement. Ça nous concerne toutes et tous.
Les mots jouent aussi un rôle dans le changement. Quelle phrase aimeriez-vous que chaque petite fille entende tout au long de son enfance ?
C.H. Sois forte et indépendante.
S.A.R. Lève la tête, lève le regard et ne laisse personne te faire sentir moins qu'elle. Jamais.
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