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Les multiples faces de «Visages»

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Après son remarquable Les Hardings en 2018, la deuxième pièce solo d’Alexia Bürger se sera fait attendre. Sollicitée par des offres « intéressantes », elle a multiplié les mises en scène, dont celle de la récente Camera obscura, et cosigné des pièces qu’on lui avait commandées (Lysis, Toutes choses). Mais la dramaturge n’avait pas pris le temps de creuser une obsession personnelle. C’est dire combien était attendue Visages (d’abord créée au Théâtre français du CNA, à Ottawa, puis qui prendra place à l’Espace Go), qui étudie notre rapport à cet élément anatomique central, à la fois miroir, masque et écran de multiples projections.

Cette fascination a germé lorsqu’elle a lu un texte sur un sosie polonais de Vladimir Poutine ayant développé, après l’invasion de l’Ukraine, une animosité à l’égard du président russe. Une anecdote intéressante par ce qu’elle dit sur la dichotomie potentielle entre « ce qui nous fonde intérieurement et ce qu’on projette ». « On a toujours l’impression que, par le visage, les yeux, on saisit la personnalité de l’autre. Ce fut le point de départ d’une réflexion plus large où je me suis mise à imaginer plusieurs petites histoires sur le thème du visage, qui se parleraient », dit-elle. Des récits souvent inspirés du réel.

Et la créatrice a découvert un sujet très vaste, sur lequel beaucoup de penseurs ont écrit. « Le visage, c’est deux choses, en fait. Il y a la figure, les éléments assemblés. Mais le visage dépasse sa forme — plusieurs philosophes en parlent comme ça. Parce que le visage, le nôtre mais aussi celui d’autrui, [reflète] notre rapport à nous-mêmes. Et c’est ce qui se cache derrière le visage de l’autre qui nous informe sur nos propres limites : je ne sais pas en ce moment ce que Marie pense… Il y a toujours ce rapport à ce qui, chez l’autre, nous échappe, à l’altérité. Même à sa mort : c’est fragile, on est tout nus quand l’autre nous regarde. »

« Donc, le visage renferme énormément de grandes questions philosophiques. Et, au bout de chaque histoire, chaque question qu’on aura soulevée est comme un masque qui en révèle une autre », note-t-elle.

Remises en question

Celle qui voit la vie comme une tragicomédie a créé un florilège de situations étonnantes, dont certaines présentent un côté absurde. Tel ce dialogue entre Brad Pitt et un acteur qui le double… Ce personnage souffre d’une maladie rare, la prosopométamorphopsie, dont les victimes se mettent à voir des figures déformées, à l’aspect diabolique, chez les autres. « Certains pensent qu’ils sont en enfer. C’est comme si le cerveau ne parvenait plus à reconnaître l’autre — je vulgarise —, et qu’il essayait tellement, que ça crée des hallucinations. »

Ce récit aborde donc la peur de l’autre, « l’étranger, l’étrange ». « Et cette volonté qu’on a tous, à un moment, de former un groupe, qui parfois se transforme en un désir que les gens nous ressemblent. Une colère monte chez le personnage parce qu’il n’est pas capable d’appréhender l’autre, de le classer dans une catégorie, dont les dérives, éventuellement, peuvent mener au totalitarisme ou à des extrêmes. »

D’autres scènes remettent en question le rapport à l’âge, par l’entremise du « visage comme contenant, qui éventuellement s’évapore, ou les identités sociales qu’on emprunte ». La pièce compte notamment un personnage de comédienne dédoublé en deux incarnations d’âges différents. « L’actrice exacerbe ce rapport direct au regard de l’autre, qu’on a tous, à petite échelle. Elle endosse des rôles. Et dans une existence, on est un visage social, on est un masque, qu’on soit acteur ou pas. » Un thème particulièrement pertinent à une époque qui favorise autant la représentation de soi — et où certains ont même recours à des filtres pour recouvrir leur visage réel sur Internet…

L’« extraordinaire » comédienne Isabelle Brouillette, qui venait de vivre un cancer et qui s’est jointe au projet en cours de route, a quant à elle inspiré un tableau. Un récit fictif, mais où, comme elle, la protagoniste porte une prothèse nasale. Elle suit un cours d’autoportrait à Florence, où la professeure lui conseille de tracer d’abord le nez…

Le double

Après le protagoniste triple des Hardings, Alexia Bürger explore donc à nouveau la figure du double dans Visages. Un choix plus instinctif que réfléchi. « Je pense que la question de l’identité me fascine. Entre l’identité sociale, ce qu’on projette au monde, et celle plus complexe en dessous, cette multiplicité m’a toujours habitée. Moi, je ne me suis jamais sentie comme une seule personne. C’est d’ailleurs pour ça que le théâtre m’a attirée. »

« Il y a cette notion qu’à cause de notre genre, de notre âge, de notre condition sociale, on est restreints à certains éléments qui sont projetés sur nous. Et ce qui m’intéresse, c’est de savoir en quoi je suis liée à l’étranger, à celui qui ne me ressemble pas, et ce qui nous unit dans l’essence. Au-delà de l’identité construite et des multiples figures pouvant nous habiter, qui changent avec le temps et ce qu’on traverse, qu’est-ce qui reste de notre essence ? »

Reposant sur une recherche plastique élaborée — sous la direction artistique d’Elen Ewing —, ce spectacle choral a recours à des masques fabriqués par un spécialiste japonais. Certains reproduisent à l’identique le visage des interprètes (Sophie Cadieux, Étienne Lou, Marie-Thé Morin, Anne-Marie Olivier), qui porteront donc parfois leur propre masque…

Ce travail d’exploration de ce qui se cache sous les couches, sous la façade, a captivé l’équipe créative. « On tend à avoir une vision binaire : il y a l’apparence et il y a qui on est vraiment. Mais je suis tombée sur des philosophes qui posent des questions très troublantes : le masque, n’est-ce pas juste ça, ce qu’on est, finalement ? Est-on multiples derrière ? Ou y a-t-il le néant ? (Rires.) C’est passionnant et insoluble. »

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