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Autour de la mi-juin, mine de rien, j’ai pris l’habitude d’allumer la télé vers midi. Mais d’effoirage sur le divan, il n’était évidemment pas question. Je voulais seulement avoir la possibilité d’y jeter un coup d’œil en passant, quitte à devoir effectuer un détour furtif, encore que parfaitement assumé, lorsque mes déambulations ménagères me mènent du gril du barbecue fleurant bon le cheeseburger à la salle à manger familiale, ou du cabanon de jardin aux boîtes à fleurs de la façade.

Parfois, quelqu’un a éteint la télé, comme on cache une bouteille à la vue d’un alcoolique. Parfois aussi, incapable de quitter ce que j’ai en train — semer du trèfle, tailler la haie de spirées ou changer l’eau du bain des oiseaux —, ou alors à court de prétextes pour rentrer, je me contente de sortir le téléphone de ma poche de fesse pour vérifier le score de la partie en cours. Mais ça pourrait être pire : je pourrais être dépendant aux opioïdes, aux paris en ligne ou aux tartelettes portugaises.

À l’époque où j’ai commencé à m’intéresser au Mondial de soccer, dans les années 1980, la chaîne RDS n’existait pas encore. Le téléspectateur nord-américain, sauf erreur, n’avait droit qu’aux matchs de la phase finale, à élimination directe. La phase de groupes, ou « phase de poule » comme on l’appelait avant — ce joli créolisme qui hybridait un gallinacé français et une piscine anglaise pour engendrer un terme footballistique dans la langue de Michel Platini aurait-il été victime de purification linguistique ? —, nous passait alors loin par-dessus la tête.

Cette année, bien sûr, c’est différent. D’abord, le Mondial se déroule dans notre cour. Et le Canada, dont les porte-couleurs flirtent avec la trentième position du classement international de la FIFA, peut envisager, pour la première fois, de faire un peu plus que de la figuration dans cette compétition au sommet. Aussi, l’élargissement de cette dernière pour accueillir 48 sélections nationales, et l’inévitable dilution de talent qu’implique une telle transformation, ne peuvent que favoriser le parcours des équipes moyennes.

Les premiers jours, fidèle à mon habitude, j’ai à peu près complètement ignoré les matchs de la phase de poule, hormis, pour prendre le pouls de la soirée d’ouverture, un distrait coup d’œil à l’effervescence du stade de Mexico, suivi, le lendemain, du visionnement en forme de devoir du citoyen du match nul des représentants du Canada contre la petite Bosnie-Herzégovine — que j’encourageais secrètement, au nom du principe qui fait que ma préférence va aux petites nations portées par les vents de l’histoire contre les grands ensembles multiculturels. Puis est arrivé le mardi 16 juin…

J’avais raté la rentrée de la France contre le Sénégal, mais la nouvelle du doublé de Mbappé, en guise de coup d’envoi des Bleus, quelque part entre le kayak de pêche et la porte de la maison, n’a pas tardé à me rejoindre. Le lendemain, m’étant octroyé, comme par hasard, un congé qui débutait sur le coup de midi, j’ai pu assister aux moments les plus marquants de cette incroyable, historique et quasi miraculeuse journée de soccer du 17 juin : le doublé du grand Haaland (surnom : le Cyborg ; 59 buts en 52 sélections pour la Norvège) contre l’Irak ; le triplé de Messi, son aisance presque euphorique, en état de grâce contre l’Algérie ; et finalement, comme si la seule réaction possible, devant de pareilles performances d’aussi grands joueurs, était l’émulation, et comme si la grandeur elle-même devenait soudain contagieuse, voilà que Harry Kane, le meneur anglais et l’âme des Three Lions, pour terminer la fête sur un autre feu d’artifice, en mettait deux de suite contre la Croatie.

Le vendredi suivant, ce délire offensif a même paru déteindre sur une feuille d’érable qui, jusque-là, revendiquait trois petits buts en sept prestations sur la grande scène : dans leur sanguinaire affrontement contre le Qatar, les hommes de Jesse Marsch, grâce au tour du chapeau de Jonathan David, ont rien de moins que triplé le total de buts du Canada en Coupe du monde !

Pendant le hockey des séries éliminatoires, on entend souvent répéter ce cliché devenu presque attendrissant à force d’être éculé : il faut que tes meilleurs soient les meilleurs… Ce ne fut le cas ni pour Canadien (quelqu’un a vu Cole, ce printemps ?), ni pour le Lightning (le Russe Kucherov qui s’efface en séries, de quoi donner raison à Don Cherry…), ni même pour les Hurricanes (où est donc passé Sebastian Aho ? se demandait tout le petit monde du hockey).

Au soccer, allez savoir pourquoi, même « marquées à la culotte », les grosses pointures semblent avoir ce don de saisir la fraction de seconde qui passe pour se hisser à la hauteur de l’événement. Après avoir marqué cinq des six buts de la finale d’anthologie du Mondial 2022, Mbappé et Messi ont donné l’impression de reprendre les choses exactement là où ils les avaient laissées quatre ans plus tôt, comme si de rien n’était.

Lundi dernier, le spectacle était presque surréaliste. Messi, 39 ans cette semaine, contre l’Autriche, a été si dominant qu’il pouvait s’offrir le luxe de rater un penalty. Dès qu’il met la patte sur la balle, il se PASSE quelque chose… Cette fois, il a dû se contenter d’un doublé. Après deux matchs, il avait signé tous les buts de l’Argentine, devenant au passage le meilleur buteur de l’histoire du Mondial. Aucun débat possible : il est bien le GOAT, au moins pour les 12 prochaines années… Car Mbappé, âgé de seulement 27 ans, avec deux buts de moins au compteur et encore, au mieux, trois Mondiaux devant lui, lui souffle déjà dans le cou.

Mbappé qui, dès le lendemain, faisait rebelote contre l’Irak, imité ensuite par Haaland contre le Sénégal ! Quand on pense qu’au Mondial de 1982, Paolo Rossi remportait la palme des buteurs avec six réalisations (comme ils disent…), et que nous avons maintenant, dans cette Coupe du monde, quatre marqueurs de quatre buts ou plus, avant même la conclusion de la phrase de groupes… Même Ronaldo, que tout le monde déclarait fini, y est allé de son doublé ! On croit rêver.

Mais ne me réveillez pas tout de suite. Non, pas avant d’avoir honoré tous mes rendez-vous avec le « jogo bonito », tel le somptueux France-Norvège qui m’attendait hier comme un cadeau de fête. Pas tant que le Mexique reste invaincu, pas quand le Canada se retrouve en seizième de finale contre la très prenable Afrique du Sud. Et rater un autre numéro de puce savante du roi Leo ? Messi beaucoup !

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