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Les médecins de famille voient en moyenne moins de patients qu’il y a dix ans et reçoivent dans leurs cabinets de plus en plus de Québécois inscrits « collectivement », dont les rendez-vous coûtent deux fois plus cher à l’État.
Des données obtenues par Le Devoir auprès de la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ) montrent que l’offre de soins en première ligne n’a pas augmenté au cours de la dernière décennie. Elle s’est plutôt transformée au profit des patients inscrits collectivement, dont les visites sont plus coûteuses et n’offrent pas de « suivi réel », comme s’en est déjà inquiété le Collège des médecins.
Dans le système d’inscription individuelle, un Québécois se voit attribuer un médecin traitant et passe par le secrétariat d’une clinique pour obtenir un rendez-vous. Avec une inscription collective, un patient est lié à un groupe de médecine de famille (GMF). Pour obtenir un rendez-vous, il doit passer par le Guichet d’accès à la première ligne (GAP), en composant le 811 ou en allant sur un site Web. Ce type d’inscription existe depuis 2022.
Les données de la RAMQ montrent que, depuis quatre ans, la place accordée aux patients inscrits collectivement ne cesse d’augmenter dans les GMF et les CLSC.
Entre 2023 et 2025, le nombre de rendez-vous offerts aux patients inscrits collectivement a ainsi bondi de près de 58 %, passant d’environ 842 000 à 1,3 million. Les plages horaires occupées par des patients inscrits individuellement (et donc directement auprès d’un médecin) ont quant à elles diminué de 3 % au cours de la même période. Le nombre total de visites en première ligne est demeuré quasi inchangé, à 15,8 millions.
Un « vase communicant »
« Pour moi, c’était attendu », commente Maude Laberge, professeure titulaire à la Faculté de médecine de l’Université Laval, où elle s’intéresse notamment à l’économie de la santé. Sachant que « les médecins ont une meilleure rémunération pour voir les patients inscrits collectivement », il apparaissait clair que ceux-ci auraient « la même offre de service, mais qu’ils la déplaceraient : de patients inscrits individuellement à des patients inscrits en groupe », affirme-t-elle.
Sa collègue du Département d’économique Maripier Isabelle parle d’un « effet de substitution ». « Si je vous paye plus pour faire X que pour faire Y, vous allez faire plus de X », résume la professeure agrégée.
Dans la récente entente entre Québec et la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), les inscriptions collectives sont encouragées. L’enveloppe destinée aux médecins de famille sera notamment bonifiée de 75 millions de dollars si ceux-ci parviennent à inscrire 500 000 patients collectivement d’ici le 30 juin.
Comme l’a déjà rapporté Le Devoir, la RAMQ calcule que les inscriptions collectives coûtent deux fois plus cher à l’État, entre autres parce que les médecins touchent des primes associées au GAP. De l’avis du Collège des médecins, ce type d’inscription ne permet pas non plus de la prise en charge, car il n’offre pas de « suivi réel » au patient, souvent appelé à changer d’interlocuteur pour ses soucis de santé.
« C’est sûr qu’au niveau de la qualité des soins, l’inscription collective, on ne peut pas dire que ça équivaut à l’inscription individuelle », note Mme Laberge.
Pierre-Carl Michaud, professeur titulaire au Département d’économie appliquée de HEC Montréal, avance l’hypothèse d’un « vase communicant » entre les patients inscrits individuellement et collectivement. « Il y a un bon transfert à somme nulle entre les inscriptions individuelles et collectives », souligne-t-il, en s’inquiétant de « la stagnation des visites au total », dans un contexte où « la demande de visites a probablement augmenté, avec le vieillissement et l’explosion démographique entre 2022 et 2025 ».
Pas plus de visites, en moyenne
Le nombre moyen de visites par année, par omnipraticien, a légèrement diminué au fil des ans. Il est passé de 2059 en 2015 à 1936 en 2025, selon les chiffres de la RAMQ. L’équivalent d’une baisse de 6 %.
« C’est cohérent avec ce que nous, on avait trouvé », rappelle M. Michaud. Dans une étude publiée en mai 2025, son équipe et lui avaient noté une diminution du volume d’actes de 26 % et une baisse du nombre de patients vus de 19 % chez les omnipraticiens entre 2011 et 2023. Ces deux baisses étaient nettement moins marquées chez les spécialistes, à 5 % et 6 % respectivement.
M. Michaud et ses équipes avaient remarqué un « écart énorme » entre le temps passé au travail par les médecins, l’offre de services et la facturation. « Il y a un trou noir qu’on ne mesure pas avec les données de facturation », avait-il noté sur son blogue.
La FMOQ doute des chiffres de la RAMQ
En entrevue, le conseiller stratégique aux affaires publiques de la FMOQ, Stéphane Gosselin, affirme que la baisse du nombre moyen de visites par année s’explique plutôt par le fait que les médecins se retrouvent avec les cas les plus lourds dans leur bureau. Puisque le GAP fait office de filtre, celui-ci peut diriger des patients vers une infirmière ou un pharmacien, par exemple. Résultat : « tu te retrouves avec des patients qui ont besoin de voir un médecin mais qui, de facto, ont des problèmes plus complexes et demandent des rendez-vous plus longs », dit-il.
M. Gosselin est convaincu qu’« il [y a] plus de rendez-vous au total si on comptabilise [ceux qui sont offerts] par les autres professionnels ». Il souligne que, dans 40 % des cas, le GAP dirige les patients vers un soignant qui n’est pas un médecin. Au total, « l’offre est beaucoup plus large », juge-t-il. Il interpelle Québec afin que l’offre soit mieux documentée.
M. Gosselin rejette aussi les chiffres de la RAMQ à propos du coût des inscriptions collectives. Il estime qu’il est plus payant pour un médecin de faire des suivis individuels, puisque ceux-ci sont accompagnés de forfaits annuels qui y sont associés. Il affirme que la FMOQ a fait ses propres calculs, mais il n’a pas pu les fournir au Devoir mercredi.
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