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Les laissés-pour-compte du PEQ

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L’abolition du Programme de l’expérience québécoise (PEQ), le 19 novembre dernier, a causé une onde de choc au sein de la communauté immigrante. Au cours des dernières années, ce programme était une voie rapide pour des milliers d’étudiants et de travailleurs temporaires. Il est désormais remplacé par le Programme de sélection des travailleurs qualifiés (PSTQ), censé répondre à des besoins plus précis selon des critères (âge, lieu de résidence, catégorie d’emploi, etc.) assortis de points. Au début décembre, une ronde d’invitations a tendu la main à 1800 immigrants, privilégiant notamment ceux travaillant dans le secteur manufacturier. Mais des milliers d’autres ont été laissés sur la touche. Voici quelques-unes de leurs histoires.

Andrea Guerrero : « Notre vie est ici maintenant. »

C’est un peu par hasard qu’Andrea Guerrero, une infirmière d’origine brésilienne, a décidé de mettre le cap sur le Québec en 2022. Son fils, qui était à l’aube de la vingtaine, voulait apprendre le français et avait choisi Montréal. Et toute la famille a décidé de le suivre.

Après un retour aux études, Andrea Guerrero s’est trouvé un emploi comme agente administrative dans une clinique. Son mari électromécanicien travaille pour Hydro-Québec. « On s’est fait prendre au jeu. On est tellement bien ici », raconte cette mère de famille dans un français impeccable. Aujourd’hui, non seulement elle encaisse le coup de l’abolition du PEQ, mais elle est dans une course contre la montre : son visa expire dans six mois. « Cette incertitude nous fragilise », dit-elle.

Malgré tout, Andrea Guerrero ne baisse pas les bras. Afin d’avoir un meilleur pointage au PSTQ, elle commencera dès janvier 2026 un nouvel emploi au CIUSSS de l’Estrie, à Granby. « Mon mari n’a pas encore trouvé de travail là-bas, alors j’irai seule, dans une chambre louée. » Si elle n’est pas sélectionnée, elle déménagera peut-être dans une autre province, car retourner dans son pays n’est pas une option. « Notre vie est ici maintenant. »

Sauvane Petaut : « J’ai la sensation de faire un deuil blanc. »

Avec sa centaine d’annonces sur Marketplace, Sauvane Petaut fait le grand ménage dans sa vie. Depuis qu’il a appris l’abolition du PEQ, ce Français d’origine a pris une décision difficile : déménager au Nouveau-Brunswick. Ailleurs au Canada, le programme Entrée express est plus rapide et favorise les candidatures francophones. « Je ne peux pas attendre indéfiniment que quelque chose se passe. »

Il faut dire que Sauvane n’est pas à un bouleversement près. Après avoir été très malade de la COVID-19, il a amorcé une transition de genre, a dit adieu à son entreprise et a mis le cap sur le Québec. À Montréal, le jeune homme autiste de nature anxieuse s’est tout de suite senti accepté. « J’ai toujours considéré les Québécois comme “mes gens”. »

Il réussit à obtenir un permis fermé et est embauché comme animateur graphique dans une grande entreprise canadienne. Mais avec la fin du PEQ, son monde s’est écroulé ; le PSTQ ne lui donne pas assez de points. « Le terme est peut-être dur, mais j’ai la sensation de faire un deuil blanc : celui de mes relations et de mes projets pour une décision sur laquelle je n’ai aucun contrôle. »

« Je n’ai pas autant sacrifié pour baisser les bras maintenant », dit-il en gardant espoir de revenir un jour.

Lobna Idir : « Sommes-nous seulement un numéro de dossier ? »

Venue étudier à Montréal en 2003, Lobna Idir avait eu le coup de foudre pour le Québec. En partant, la Tunisienne savait qu’elle ne faisait pas ses adieux définitifs. « Mon esprit est toujours resté. Ma fille a grandi en entendant parler du Québec chaque jour : elle connaît son histoire, son accent, son âme. Nous savions qu’un jour, la vie nous ramènerait ici », raconte-t-elle.

Vingt ans plus tard, Lobna, son mari et sa fille quittent famille, emploi et racines et débarquent à Joliette. Grâce au permis de travail fermé de son mari, qui travaille comme agent d’assurances, Lobna, qui était enseignante en Tunisie, devient suppléante dans une école privée. Elle y donne même le cours de Culture et citoyenneté québécoise ! Leur fille est entièrement scolarisée en français.

Ce qui l’a encouragée à tout laisser derrière, c’était le PEQ. « Ce programme n’était pas un bonus, mais la base même de notre décision. » Lorsqu’il a été aboli en novembre dernier, Lobna s’est sentie trahie : « Sommes-nous seulement un numéro de dossier ? » Elle souhaite une clause de droits acquis pour les immigrants déjà ici. « Nous avons tout fait parfaitement. Nous ne méritons pas de perdre notre avenir pour une décision soudaine prise sans que notre réalité soit prise en compte. »

Johannes Müller Gómez : « C’est absurde. Je défends le français et la culture d’ici. »

Il enseigne la politique québécoise, cuisine des pâtés chinois et s’abreuve aux médias d’ici. Difficile de faire plus Québécois que Johannes Müller Gómez… pour un immigrant. Après avoir eu un coup de foudre pour le Québec pendant un échange étudiant en 2013, cet Allemand d’origine a décidé de revenir en 2017 pour y entreprendre son doctorat et un postdoctorat grâce à de prestigieuses bourses offertes par le Québec et le Canada. Depuis deux ans, il est chargé de cours et chercheur postdoctoral à l’Université de Montréal. « En français », soutient-il.

Au début 2024, il est devenu admissible au PEQ, mais un retard de plusieurs mois de la part des autorités fédérales a fait en sorte que son permis de travail n’a été renouvelé que le 1er janvier 2025. Le PEQ avait été suspendu, puis il a été aboli. Et comme Johannes Müller a toujours étudié et résidé à Montréal, le PSTQ n’est pas un bon plan B.

« C’est absurde. Je défends le français et la culture d’ici. Je suis full partant dans cette lutte, mais c’est moi qui suis pénalisé par le gouvernement », déplore-t-il. Celui qui se dit « un allié du Québec » ne se résout pas à partir après plus de huit ans ici. Même si, à contrecœur, il a déjà commencé à chercher un emploi dans une autre province.

Gregory Gouard : « On ne revendique pas un privilège, mais la justice. »

Gregory Gouard n’a pas pris à la légère la décision de tout quitter pour venir s’installer ici avec sa famille. « Nous avons investi du temps, de l’énergie, nos économies et toute notre confiance dans ce projet. »

Arrivé en 2022, ce Français d’origine s’est trouvé un emploi au Palais de justice de Montréal. Son épouse a obtenu en français un diplôme d’étude professionnelle en décoration intérieure et mène en parallèle une carrière de chanteuse, se produisant un peu partout au Québec. Ils sont ravis de voir que deux de leurs quatre adolescents, qui sont neuroatypiques, s’épanouissent enfin dans un environnement adapté à leurs besoins. « Pour eux, cette stabilité n’est pas un confort : c’est une nécessité vitale. » Mais si tout était scrupuleusement planifié jusqu’à l’obtention de la citoyenneté, la famille n’avait pas prévu que le PEQ allait être aboli. Être choisi par l’intermédiaire du PSTQ ne sera pas une mince tâche : ils sont des Montréalais ayant plus de 45 ans.

L’homme, qui se bat à coups de lettres au ministère et à son député, aimerait qu’on voie ce qui se cache derrière le dossier : une famille « intégrée, respectueuse, engagée ». Il insiste : « On ne revendique pas un privilège, mais la justice. »

Safa Latiri : « Nous sommes des travailleurs qualifiés et essentiels. »

Tunisienne d’origine, Safa Latiri est intervenante psychosociale au sein d’un organisme communautaire auprès d’hommes auteurs de violence conjugale. Son mari est un tôlier apprécié que son employeur envisage de promouvoir à titre de superviseur.

Arrivés ici en 2023, ils n’ont pas été sélectionnés lors de la dernière ronde d’invitations du PSTQ, bien qu’ils habitent tous deux en région, à Victoriaville. « Nous sommes des travailleurs qualifiés et essentiels à nos organisations respectives, mais aujourd’hui paralysés par l’attente », explique Safa Latiri. Elle craint pour son garçon de 11 ans, qui joue, va à l’école et rêve en français. Retourner en Tunisie serait pour lui, qui ne maîtrise plus la langue arabe, un « déracinement brutal ». Née ici, leur fille est une citoyenne canadienne.

« Nous ne sommes pas des chiffres. Nous sommes une famille qui aime le Québec, qui y paie ses impôts et qui s’investit activement à son tissu social et économique. Notre fils est un Québécois de cœur ; sa sœur est une Québécoise de droit », a-t-elle écrit dans une lettre destinée aux députés. « Ne laissez pas l’administration briser le destin de deux enfants qui ne demandent qu’à continuer de grandir chez eux, ici. »

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