NE LAISSER PAS LE 5G DETRUIRE VOTRE ADN Protéger toute votre famille avec les appareils Quantiques Orgo-Life® Publicité par Adpathway
La nuit appartient à de plus en plus de gens, qu’ils le veuillent ou non, si l’on se fie aux plus récents chiffres qui rendent compte des difficultés de sommeil des Canadiens.
Dans un récent sondage de la firme Léger, 65 % des Canadiens disaient souffrir de troubles du sommeil (55 % des Québécois), ce qui est, il me semble, impressionnant comme proportion. Devant ces chiffres, j’aurai à nouveau ce réflexe, je l’avoue, qui m’amène à tenir devant les statistiques une sorte de scepticisme empreint d’une sincère curiosité pour ce qui relèverait de l’inconscient. Un sondage est toujours lié au langage conscient utilisé pour répondre aux questions, évidemment. Nous ne répondrons que selon ce que nous connaissons de nous, d’une part, et avec les outils langagiers qui traînent dans l’époque.
Ici, le mot « trouble », encore, serait susceptible de venir s’accoler bien rapidement sur ce qui pourrait aussi relever d’une nécessité autre que celle seulement portée par le symptôme, à laquelle on ne s’intéresse jamais bien longuement dans cette manière hypermoderne de classer les manifestations, surtout sur leur apparence. Les statistiques, comme nous le rappelle le politologue Jean-Guy Prévost, agissent aussi comme des « métaphores involontaires », « la question “combien ?” étant sans doute l’une des plus courantes que l’on se pose à propos d’à peu près n’importe quoi ».
Intégrées à des discours ayant inévitablement des dimensions sociopolitiques, elles deviennent, par le fait même, des outils rhétoriques. Dire qu’on ne dort plus, ou peu, ou mal, dans cette proportion, c’est aussi souvent une manière de poser rapidement les bases pour la suite : consultations, médications, solutions techniques, balados et autres algorithmes qui nous proposeraient des boissons apaisantes pour gérer son cortisol.
Je préfère, avec mes autres compagnons de l’inutile — artistes, penseurs et autres contemplatifs amoureux du monde et de ses phénomènes —, m’intéresser aux choses sans nécessairement tout de suite penser à ce qu’elles devraient être, à leur optimisation, à ce qu’il faudrait faire pour les faire fonctionner mieux, pour qu’elles puissent enfin contribuer à nouveau à la vie productive, rentable, efficace.
C’est une des réflexions qui m’ont habitée, notamment, devant (et après) le visionnement du magnifique film Kaïros, de la réalisatrice Jennifer Alleyn. D’une beauté sublime, rare, il pose sur les humains et les espaces qui les contiennent une forme de regard empreint d’une lenteur et d’une délicatesse, qui, à elles seules, nous réparent déjà un peu de la course effrénée du monde. C’est un film comme il s’en fait trop peu, il me semble, qui nous montre des êtres humains en vie, sans nous dire quoi penser d’eux, faisant confiance à notre propre rapport au monde, mettant en route notre propre machine à remettre en question le sens des choses, en pleine cohérence avec ce moment suspendu dans le temps qui a donné son titre au film : le kaïros.
Selon ce terme emprunté aux Grecs, le kaïros renvoie à « ce temps opportun », à cette seconde où, il nous semble, quelque chose du monde nous saisit, modifiant d’abord notre expérience temporelle comme s’il s’agissait pour nous ensuite de le saisir, le monde, par un geste, une parole, une décision, quelque chose qui pourrait changer le cours de notre existence. Kaïros, c’est le temps de l’irruption, dans une ligne du quotidien, d’une autre texture temporelle que le chronos, d’une brèche dans la suite habituelle des choses.
C’est aussi le titre de l’émission de radio qu’animera Emmanuel Schwartz, tellement juste dans ce rôle qui lui colle à la peau, c’est le cas de le dire, jouant avec les codes du réel et de la fiction, avec cette capacité à nous inviter au jeu, à ne pas chercher à tout comprendre, à tout savoir, à tout départager du vrai et du faux. Ce film fait la part belle aux humains de la nuit, à tous ceux et celles qui, alors que le monde se suspend, que les lumières des appartements se ferment, que la ville ralentit, vivent encore, restent éveillés, pour travailler, créer, dessiner, tourner en rond dans l’appartement, écouter la radio, ou, pourquoi pas, animer une émission philosophique avec une ligne d’écoute.
On y découvre la voix de ceux et celles qu’on n’entend pas assez le jour, les personnes immigrantes, notamment, qui portent en elles une histoire faite de mille et une textures, qu’on ne prend jamais assez le temps de découvrir, dans notre langage « de jour » qui nous empêche souvent de recevoir l’essentiel des gens. Dans la nuit, elles se racontent longuement, leur voix prenant tout l’espace soudain, sur les images poétiques de Jennifer Alleyn, qui, par exemple, escaladent doucement tout en haut des immeubles, comme soufflées par une brise légère, qui nous redonnent le temps de remarquer les reflets de lumière, les espaces intérieurs des vies singulières de chaque unité, au-delà des fenêtres des immeubles standardisés, qui laissent parfois croire que tout le monde pense, vit et dort sur le même mode.
Non, nous sommes uniques, nous portons chacun une histoire. Il suffit de s’arrêter un peu, d’oser la curiosité, d’oser étirer le temps, pour saisir le moment opportun, le kaïros, qui nous ferait véritablement rencontrer l’autre.
Et si la nuit était en train de gagner sur le jour, au travers de nos insomnies collectives, pour nous rappeler qu’il existe un autre temps que celui qui régit nos jours en cases d’agenda, en nombre de courriels à répondre, en réunions Zoom et en transports dans le trafic ? Et si l’on se posait les questions du dessous, du revers, de ce qui, peut-être, à nouveau, réclame une attention différente à ce qui nous est proposé de mille et une manières, mais qui pourrait se résumer par : « comment faire plus, plus vite, et plus en surface ? ». Le film m’a fait rêver d’une telle émission de nuit, certes, mais aussi d’une multiplication des espaces alternatifs au temps chronos, qui m’a fait penser aux hétérotopies de Foucault, qui désignent ces espaces marginaux où il est possible d’habiter l’existence d’une autre manière que celle prescrite dans la norme sociale du temps.
Des espaces où le temps prendrait une qualité autre, où il serait possible de ralentir sans avoir à consommer, sans avoir à entrer en religion, sans avoir à produire. Des espaces qui ressembleraient aux nuits filmées par Jennifer Alleyn, il me semble que ça nous soignerait de tant de maux que ça serait probablement plus efficace que n’importe quel somnifère, non ?
En attendant le temps de cette douce révolution, je ne peux que vous prescrire d’aller voir ce film, carrément, oui, comme une prescription tendre, qui permettra aussi de dire à notre cinéma indépendant combien il fait œuvre utile, en nous permettant paradoxalement d’échapper, le temps d’une heure et quelques, à cette injonction de l’utilité qui nous rend tous un peu fous, ou, du moins, insomniaques.


2 week_ago
16



























.jpg)






French (CA)