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La guerre, ce n’est plus seulement un affrontement entre des forces militaires. C’est aussi des campagnes de désinformation massives visant à déstabiliser une société et des cyberattaques toujours plus sophistiquées. Pour se défendre contre la guerre cognitive que la Chine mène, Taïwan ne se fie pas uniquement à son gouvernement, mais aussi à ses pirates informatiques civiques.
Josh le fait pour « avoir un impact ». Chewei est galvanisé par les hackathons, des « marathons de programmation », lors desquels des solutions technologiques sont trouvées à des problèmes sociaux. Et Peter veut faire découvrir les bénéfices de la démocratie numérique à un maximum de Taïwanais.
Bien qu’il soit difficile d’évaluer leur nombre, les pirates informatiques civiques de Taïwan sont indéniablement actifs et motivés. Depuis une quinzaine d’années, ils s’enracinent dans la vie politique de l’île en l’incitant à prendre un virage vers une démocratie plus numérique.
Signe de l’importance du mouvement, Taipei a nommé en 2022 l’une des pirates informatiques civiques les plus en vue de Taïwan, Audrey Tang, à la tête du nouveau ministère des Affaires numériques. En insufflant un vent de transparence et d’ouverture au gouvernement, la jeune femme était du même coup devenue la première ministre transgenre du continent asiatique.
« La gentille hacker », « la ministre de la Transparence », « une nouvelle manière de gouverner » : la presse s’était emballée. Depuis, Taïwan est souvent décrite comme un laboratoire de démocratie numérique, mettant à profit des outils technologiques pour accroître la participation citoyenne.
Pour expliquer la vitalité de la communauté de la civic tech, Peter se fait poignant : « L’action, c’est notre remède contre l’anxiété », dit-il, un chapeau gris vissé sur la tête. Une forte proportion d’ingénieurs — comme lui — est présente sur l’île, ce qui crée un terreau fertile, rappelle-t-il.
En outre, les menaces de la Chine envers l’avenir démocratique de Taïwan galvanisent la participation citoyenne. C’est d’ailleurs lors de la révolution des Tournesols, en 2014, que la communauté des hackers civiques de Taïwan a pris son envol et attiré les regards.
Craignant un recul démocratique, des jeunes avaient bloqué la signature d’un accord commercial avec la Chine en occupant le parlement. En l’espace d’une nuit, des pirates informatiques civiques avaient réussi à développer une infrastructure permettant la diffusion en direct des protestations qui se déroulaient dans l’enceinte parlementaire.
« Ils sont devenus célèbres dans le monde entier », se souvient Rosalind Liu, qui avait participé à la mobilisation, sans même avoir de formation en informatique. « Beaucoup de personnes ont compris à ce moment-là que, même si on n’est pas des ingénieurs, on peut apporter notre contribution », explique celle qui s’était portée volontaire pour faire la transcription des échanges et qui continue, depuis, à participer au mouvement.
La signature des hackers civiques
Propulsée par son succès, la communauté g0v (prononcer gov-zero) — qui se trouvait derrière ce coup de force — avait instantanément gagné en crédibilité, et ce, même auprès de l’élite politique. « Le gouvernement a pris conscience de l’urgence et de l’importance de renforcer la confiance du public, raconte Peter, attablé dans un café de Taipei. Et ils ont décidé de collaborer avec g0v. »
Formé deux ans plus tôt, ce groupe d’ingénieurs informatiques avait déjà fait parler de lui en développant un site Web qui permettait de visualiser le poids de chaque dépense gouvernementale. Une sorte de protestation — à la signature très hacker civique — contre le manque de transparence du gouvernement de l’époque.
De hackathon en hackathon — ce mot-valise, formé par la contraction de « hacker » et de « marathon », désigne des événements intensifs et collaboratifs voués à résoudre des problèmes par la technologie —, g0v a continué à tracer son chemin dans la vie démocratique de Taïwan. Et à plusieurs reprises, Taipei s’est inspiré de ses idées — particulièrement en temps de crise.
En marge d’un rassemblement de g0v, en mars, à Taipei, Chewei, l’un des membres les plus influents de la communauté, remonte dans ses souvenirs. Pendant la pandémie, des développeurs de g0v avaient créé une carte interactive permettant au public de savoir en temps réel où se trouvaient des masques, se souvient-il.
Et l’idée d’une application détectant les contacts avec des personnes infectées avait émergé. « C’était une piste qui avait été évoquée dans notre canal Slack [qui compte 15 000 membres, dont quelques centaines sont actifs]. Puisque nos échanges et les programmes qu’on développe sont libres et ouverts, tout le monde peut utiliser nos idées », explique Chewei, en résumant la philosophie derrière g0v.
Des ours et des consensus
Les projets de ces pirates informatiques civiques — qui offrent leur temps bénévolement — ne sont pas que politiques. Josh, lui, a commencé à s’impliquer en développant une plateforme qui permet aux Taïwanais de notifier, lors de leurs balades en forêt, leurs observations… d’ours. Une approche partant là aussi de la base, mais cette fois pour prévenir les rencontres inopinées.
« C’est valorisant de voir comment des personnes davantage axées sur la technologie peuvent devenir des acteurs significatifs en bâtissant quelque chose de constructif pour la société », souligne-t-il. Aujourd’hui, l’ingénieur investit ses heures libres auprès de vTaïwan, une plateforme visant à accroître le dialogue entre le gouvernement et les citoyens.
C’est Peter qui en est le chef d’orchestre. Depuis ses débuts en 2014, vTaïwan — une création de g0v — a mené 30 consultations publiques en utilisant des outils numériques, principalement à travers la plateforme de consultation citoyenne Pol.is. L’objectif : faire émerger des consensus autour de politiques publiques. vTaïwan a notamment été utilisé pour élaborer la réglementation entourant Uber en 2015 — sa contribution la plus célèbre.
Un laboratoire à peaufiner
Même si Taïwan est considérée comme un laboratoire de démocratie numérique, son gouvernement n’a pas toujours l’oreille tendue. Pour que Taipei soit ouvert à suivre ces consultations des temps modernes, les sujets doivent généralement toucher des domaines en émergence, comme les technologies numériques, « où le gouvernement n’a pas beaucoup de connaissances et de politiques existantes », analyse Peter.
Dans d’autres domaines plus traditionnels — comme la santé ou l’éducation —, le processus de délibération demeure la chasse gardée des élus. Ces outils numériques demeurent aussi, en grande partie, l’apanage des plus jeunes générations, souligne E-Ling Chiu, directrice nationale d’Amnesty International Taïwan.
« Ça repose sur les personnes qui ont accès à Internet et qui ont la capacité de savoir comment utiliser ces plateformes. Pour les personnes plus âgées, c’est assez difficile d’exprimer leurs opinions [par les outils de démocratie numérique]. »
Les discussions s’éloignent aussi parfois de la base, ajoute Kuan-Ju Chou, responsable des droits numériques chez Taïwan Human Rights. « Le public n’a pas toujours la capacité ou le temps de prendre part à ces discussions », dit-elle, en ajoutant que ce sont plus souvent des avocats ou des intervenants spécialisés qui participent, plutôt que des citoyens lambda.
Croisée des chemins
Depuis les premiers succès des hackers civiques de Taïwan, bien des 0 et des 1 ont fait leur chemin dans la démocratie taïwanaise. Au fil des ans, Audrey Tang a quitté le gouvernement, les hackathons attirent moins de participants et les outils de démocratie numérique se heurtent à certaines limites.
« Nous avons un problème de durabilité… c’est toujours un défi pour une communauté », souligne Rosalind Liu, qui travaille désormais à l’Open Culture Foundation — une organisation faisant le lien entre les organisations du mouvement open source et le gouvernement.
Mais des idées émergent pour assurer la relève. g0v a lancé le projet Sc001, qui vise à promouvoir l’engagement civique et les compétences numériques auprès des élèves des écoles taïwanaises. Et l’image de marque de g0v semble encore avoir une force d’attraction.
Au rassemblement de g0v en mars, un jeune diplômé franchit la porte pour la première fois. « Ça fait deux ans que je suis le mouvement, mais c’est la première fois que je viens », mentionne Hung Yino, qui dit vouloir participer à un projet collaboratif sur les communications en temps de guerre.
Un rappel que la menace chinoise est toujours présente et que la démocratie taïwanaise vaut la peine d’être défendue — et pas que par des élus. « Et aussi, parce que je trouvais que ça avait l’air cool », ajoute-t-il avec un sourire.
Avec Lucie Wang
Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse du Fonds québécois en journalisme international.


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