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Au printemps, quand les truites semblaient remonter à la vie, mon grand-père m’emmenait pêcher. J’en étais encore à me battre avec mes vers de terre quand mon grand-père maniait déjà sa canne à moucher. D’un geste souple, il déposait sa soie exactement là où les truites trahissaient leur présence. La pêche était pour lui une façon d’appâter l’éternité.
L’humanité imagine toutes sortes de récits de science-fiction où des mondes lointains, sur d’autres planètes, dans d’autres galaxies, sont explorés et conquis. Mais de la vie sur Terre, de sa richesse et de sa diversité, qui se soucie vraiment ?
Ceux-là mêmes qui regardent la misère humaine comme une ressource à exploiter nous montrent sans cesse les étoiles, répétant que l’avenir se trouve là-haut, tandis qu’ils piétinent leurs semblables ici-bas.
Pourquoi rêver de coloniser Mars quand nous ne savons déjà plus lire le cours d’une rivière ?
Mon grand-père a passé quantité de fins de journée à pêcher à la brunante, en particulier dans les petites baies de la rivière Saint-François. Il se déplaçait sur l’eau dans une vieille chaloupe Verchères verte propulsée par un moteur Evinrude jaune sur lequel il ne fallait jamais trop compter. Sans prévenir, le moteur crachait une fumée bleue, toussait puis calait.
Celle qui aurait eu des raisons de le tuer, c’était ma grand-mère. Quand il revenait de sa pêche, son repas chaud l’attendait tandis qu’il déversait ses prises dans l’évier de la cuisine. Ce n’est pas lui qui arrangeait les poissons. Sa pêche apparaissait alors pour ce qu’elle était aussi : le privilège d’hommes tels que lui, c’est-à-dire peu conscients du travail invisible permettant à l’ordinaire de la vie de tenir debout autour d’eux.
Il aimait raconter qu’entre les deux guerres, au temps où il était enfant, le ruisseau traversant en diagonale la ferme familiale regorgeait de truites et d’écrevisses. À l’entendre, il suffisait alors d’un bout de bois, d’une ficelle et d’un hameçon pour attraper du poisson dans ces eaux-là. Des années plus tard, je suis souvent allé me promener le long de ce ruisseau, en sondant l’eau. Je n’y ai jamais vu le moindre poisson.
Ce n’est pas le braconnage qui avait vidé le ruisseau. Le passage de l’industrie forestière et le flottage du bois avaient détruit les frayères et bouleversé complètement le cycle millénaire de la vie.
Adulte, mon grand-père n’aurait jamais osé pêcher sans permis ni s’aventurer dans un lieu interdit. Il regardait avec distance le fait que ses ancêtres immédiats furent braconniers par nécessité. L’abondance du gibier et du poisson fut longtemps pour eux la différence entre le pain quotidien et la famine. L’écrivain Jacques Ferron racontait que le monde des braconniers renvoyait à une ancienne idée de liberté. Braconner, c’était en quelque sorte se donner le droit de manger sur ceux qui nous mangeaient.
Des grands-pères, n’est-ce pas aussi précieux qu’une rivière ?
Mon grand-père est mort depuis un bon moment. Comme tous les morts, il avait pour nous une vision de l’avenir. Comment nous espérait-il ? Jamais en tout cas l’idée qu’on peut forcer une rivière à s’expliquer plus vite qu’il ne faut de temps pour la lire ne lui aurait traversé l’esprit. Il savait faire confiance à l’attention flottante, à l’observation emmagasinée sans promesse de résultat immédiat, à la patience déposée en soi, par couches superposées.
Nos gouvernements utilisent désormais l’intelligence artificielle pour simplifier l’application des règlements, éliminer des procédures devenues inutiles et traduire un langage administratif que plus personne ne comprend vraiment. Il y a quelque chose d’étrange dans une époque qui produit des systèmes si complexes qu’elle doit ensuite inventer des machines encore plus complexes pour les rendre utilisables.
L’émission Enquête a récemment montré que la gestion de l’aide sociale au Québec, par l’entremise d’un logiciel ironiquement nommé UNIR, éloigne davantage encore les services des personnes qu’ils sont censés aider. Présentés comme des instruments d’efficacité, ces outils multiplient plutôt les erreurs, les retards et les interruptions de prestations. Peu à peu, derrière l’efficacité promise, les situations humaines réelles semblent disparaître du champ de vision de l’administration.
La pêche suppose d’abord et avant tout quelque chose que notre époque supporte de moins en moins : le temps long. Au bord de l’eau, on apprend vite qu’il existe des choses qui ne répondent ni aux tableaux de gestion, ni aux objectifs de rendement, ni aux échéanciers préprogrammés. Une truite ne mord pas parce qu’un consultant l’a décidé dans une réunion à la suite d’un plan stratégique. La rivière ne livre rien à celui qui cherche à l’optimiser. Elle exige plutôt une forme d’attention lente devant ce qui échappe encore au contrôle.
Chaque problème créé par la bureaucratie semble désormais appeler une nouvelle couche destinée à corriger les effets de la précédente. Une étrange féodalité managériale prolifère dans cette mer où nous nous noyons au quotidien. Des experts en optimisation, des consultants en intelligence artificielle, des coordonnateurs de processus, des stratèges en flux informationnels, des spécialistes chargés de réparer des structures déjà conçues pour en réparer d’autres. Nous sommes cernés par des experts en expertises. Une société entière de gros poissons paraît désormais occupée à administrer l’administration elle-même.
Une simple ligne de pêche suffit pourtant à faire sentir qu’au bout du fil de l’existence se trouve encore la vie, la mort, l’amour, les amitiés, les deuils. Voilà ce que nous rappelle l’écrivain Olivier Lussier dans Ouananiche, un livre inclassable construit autour des figures de ses grands-pères. Lussier montre à quel point la vie en somme ne tient qu’à un fil. Ses mots, simples et rugueux, prolongent admirablement ceux de Cariacou, son premier livre remarqué, publié il y a trois ans. Ce n’est déjà pas un mince exploit de s’être hissé de nouveau à ce niveau. C’est peut-être ça, finalement, que la pêche nous enseigne : comprendre que certaines choses essentielles n’apparaissent qu’à ceux qui acceptent de ne pas tout maîtriser.


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