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Imaginons que nous sommes de fiers partisans d’une équipe de sport. Pour la plupart d’entre nous, nous souhaitons que les règles du jeu soient précises et que les arbitres, qui veillent au respect de ces règles, soient équitables envers les deux équipes. Comme dans toutes les sphères des activités humaines, il restera toujours une part de partisans insatisfaits de l’application des règles, quoi qu’il arrive. En général toutefois, la grande majorité ne remettra pas en question le déroulement de la partie, même quand certaines injustices vont sembler colorer le déroulement du jeu.
Quand viennent les séries éliminatoires, toutefois, les enjeux deviennent plus importants, la partisanerie plus intense, les émotions encore plus à fleur de peau. Dans ce contexte, une part des commentateurs, mais également des partisans, utilisent leurs tribunes respectives pour mettre en évidence les injustices subies par leur équipe. Ils présentent en boucle des images où des joueurs ont reçu des coups qui n’ont pas été punis, ils dénoncent un système de régulation du jeu mal balancé, ils crient au complot, certains avancent que les adversaires ont acheté les arbitres et concluent que c’est tout le système qui est vicié et corrompu. Les réseaux sociaux s’enflamment, bien entendu, entraînant dans la foulée une bonne partie des partisans plus modérés, qui finissent à leur tour par douter du fait que les règles sont appliquées de manière juste à leur équipe.
Place aux bagarreurs
Nous en sommes maintenant à la deuxième partie, les esprits se sont échauffés à la suite de la première et beaucoup de partisans sont de plus en plus convaincus que leurs favoris sont les victimes d’une injustice. Leur conviction augmente leur colère, laquelle est particulièrement bien « réchauffée » par certains commentateurs. À cette étape, de plus en plus d’observateurs et de partisans frustrés ne croient plus que les joueurs dits « de finesse » leur feront gagner la partie ; ils réclament à cor et à cri qu’on lance les goons sur la glace.
Ces bagarreurs leur ont promis qu’ils pourront remettre de l’ordre dans la joute et qu’ils feront payer aux joueurs de l’autre équipe les saloperies présumées commises. Les goons se sentent investis d’une mission et beaucoup de personnes dans les gradins et devant leur écran les perçoivent également comme des sauveurs. Les fiers-à-bras ont pris le contrôle de la chambre et du jeu.
« Enfin ! » s’exclament leurs admirateurs, soulagés, qui trépignent d’impatience de voir leurs adversaires payer pour ce qu’ils ont fait. L’heure de la revanche vient de sonner. À ce niveau de colère et d’émotivité, bien que la victoire reste encore importante, elle est désormais enveloppée par une nouvelle énergie, celle de la vengeance. La priorité est maintenant de faire plier l’adversaire, de le faire souffrir. La logique et l’esprit sportif ont quitté l’édifice, des vagues d’émotions inondent les spectateurs de colère et de haine.
Chevaucher la folie
Je ne suis pas un expert de l’analyse politique, mais je suis un bon partisan de hockey. Ce que j’observe de mon sport, c’est que lorsque les goons prennent le contrôle du match, ça ne calme pas le jeu, ça ne diminue pas les injustices, mais cela les augmente. Des fois, les bagarres se déplacent jusque dans les gradins. Les seuls gagnants, au bout du compte, sont ceux qui ont attisé le feu.
Pour les plus pacifistes des partisans, il est alors tentant de quitter l’édifice — et les réseaux sociaux — pour laisser le terrain libre aux frustrés qui nourrissent de leur énergie les goons. J’imagine que ce qui leur reste alors, c’est de tenter de calmer le jeu, de ne surtout pas alimenter de leur peur et de leur colère les réactions de partisans déjà suffisamment enflammés.
Ce n’est certainement pas une mince tâche que de se mesurer à une telle énergie de colère et de haine, spécialement quand nous y sommes plongés contre notre gré. Coincés entre la fuite et l’affrontement, il ne nous reste plus qu’à chevaucher la folie en nous abstenant de souffler sur le feu et en y lançant quelques gouttes d’eau dans l’espoir qu’elles contribueront au moins un peu à en diminuer l’intensité.


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