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Les gardiens des pistes

3 month_ago 27

         

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C’est un matin de la fin du mois de février, la neige se fait douce, et le soleil, doré entre les arbres. Moins sept degrés Celsius, vieille neige : pour les fondeurs qui fartent leurs skis, c’est de la cire bleue aujourd’hui.

Les skieurs matinaux qui s’élancent dans les sentiers croiseront peut-être quelques mésanges agitées ou un écureuil bondissant, mais aussi, fort probablement, les sourires des bénévoles du comité qui entretient les pistes : Janin, Pierre-Paul, Réjean, Robert ou encore Sylvie.

Les voilà justement qui surgissent sur une motoneige ronronnante tirant la traceuse, un équipement lourd d’acier monté sur des patins qui compresse la neige.

Dans des sentiers de ski de fond, deux hommes sur une motoneige tirent une traceuse à pistes, sur laquelle un troisième homme se tient debout.

Les bénévoles Janin Lévesque, Pierre-Paul Langlois et Réjean Michaud.

Photo : Radio-Canada / Antoine Proulx

Aujourd'hui, c’est Janin Lévesque qui est aux commandes de l’engin, avec, à l'arrière, Pierre-Paul Langlois, et, debout sur la plateforme du traceur, Réjean Michaud, qui s'assure de la régularité des deux traces parallèles que le dispositif muni de sabots imprime dans la neige.

Un homme habillé chaudement se tient debout sur la plateforme d'un dispositif de traçage de piste de ski de fond, dans une plantation enneigée.

Attelée derrière une motoneige, la « traceuse », aussi appelée la « bêcheuse », compresse la neige et trace deux sillons parallèles.

Photo : Radio-Canada / Antoine Proulx

Parfois, les rôles sont répartis autrement. Mais c’est toujours la nature qui dicte le labeur du jour.

La veille, en chaussant ses skis, un autre membre du comité bénévole, Robert Lavoie, a constaté que des rafales déferlant dans les champs aux alentours avaient rabattu la neige et estompé les pistes.

Trois hommes traversent une plantation de feuillus enneigés à bord d'une motoneige tirant un dispositif de traçage sur des patins.

Depuis 2011, l’organisme à but non lucratif trace ses sentiers sur le site de la pépinière publique de Sainte-Luce, grâce à un bail obtenu auprès du ministère des Ressources naturelles et des Forêts.

Photo : Radio-Canada / Antoine Proulx

Dans un vrombissement régulier, l’équipe traverse les premières plantations semencières.

Parcourir le trajet deux fois – pour tracer la piste de gauche et celle de droite – totalise une douzaine de kilomètres et prend environ deux heures.

Ça, c'est sans compter la pause-café que ces retraités prennent immanquablement à mi-chemin, une fois arrivés au refuge.

« Il faut avoir du fun pour faire du bénévolat »

Ce qui lie ces bénévoles, c’est la passion pour le ski de fond et surtout ces moments qu’ils passent ensemble.

Portrait de Réjean Michaud, qui porte une chapeau de fourrure.

Réjean Michaud, qui prend place sur la « traceuse » aujourd’hui, est aussi celui qui veille à ce qu’il y ait toujours du café, du bouillon ou du chocolat chaud pour les skieurs au refuge.

Photo : Radio-Canada / Antoine Proulx

Réjean Michaud se décrit en riant comme une nouvelle recrue, bien qu’il s’implique depuis déjà trois ans au sein du comité. « Quand j’ai pris ma retraite, Robert m’a recruté, se remémore-t-il. Moi, c’est surtout le plein air, voir du monde, j’aime ben ça aider mes chums à faire l’entretien. »

Il a déjà parcouru 230 kilomètres sur ses skis cet hiver, et sûrement bien davantage encore sur la traceuse.

Le lendemain d’une tempête, tu te promènes en motoneige, après ça, il faut que tu traces. C’est le fun avec la gang!

Trois hommes habillés chaudement discutent, debout à proximité d'une motoneige, en forêt.

Les bénévoles Réjean Michaud, Pierre-Paul Langlois et Robert Lavoie discutent de l’ouvrage du jour.

Photo : Radio-Canada / Antoine Proulx

Le nombre d’heures de travail par semaine est variable. C’est la nature qui gère ça dit son collègue, Pierre-Paul Langlois, en soulignant que le comité tente toujours d'offrir les meilleures conditions de glisse.

Une piste de ski de fond traverse un terrain plat bordé d'arbres.

Les quatre hommes se mobilisent à tour de rôle tous les deux ou trois jours pour rafraîchir les pistes de ski.

Photo : Radio-Canada / Antoine Proulx

Un lundi, on a commencé il était huit heures et demie du matin, puis on a fini de tracer à quatre heures et demie dans l’après-midi, raconte Réjean Michaud.

Leur ouvrage commence bien avant la première bordée de neige. Ces retraités viennent débroussailler les sentiers de raquette à l’automne, installer la signalisation et fendre le bois qui alimentera le poêle, aidés pour les plus grandes corvées par d’autres volontaires qui répondent à leurs appels.

Portrait de Pierre-Paul Langlois, un sexagénaire souriant portant une tuque de laine verte à motif.

Pierre-Paul Langlois donne de son temps depuis trois ans pour entretenir les sentiers. « C’est de voir le monde heureux quand ils sont ici, le gros sourire, dire “merci beaucoup” : c’est notre salaire, ça », souligne-t-il.

Photo : Radio-Canada / Antoine Proulx

Ceux qui allument le poêle

Dans la plantation de peupliers, Jocelyn Ross vient à notre rencontre à bonne allure. Il termine sa boucle matinale, avec un peu de suie sur le bout du nez.

Un fondeur dans une forêt de feuillus en hiver.

Jocelyn Ross est un habitué des pistes de ski de fond de Sainte-Luce.

Photo : Radio-Canada / Antoine Proulx

En semaine, c’est lui qui chauffe le poêle à bois dans le refuge pour les skieurs qui s’y succéderont dans la journée. La fin de semaine, c’est un autre skieur qui prend le relais, une entente organique qui ne relève que de leur propre initiative.

Je suis le premier sur les pistes, je suis seul, je suis tranquille. J’allume le poêle, je vais faire une petite randonnée, je reviens et je rebourre le poêle.

La boucle compte près de six kilomètres. Il apprécie la pureté de l’air, observe les traces du passage des animaux la nuit précédente : à l’occasion, des orignaux, et récemment, une chouette qui a pris ses aises dans les branches crochues des pins.

Portrait d'un homme portant une tuque et des lunettes de soleil. Il a de la suie qui noircie le bout de son nez.

Jocelyn Ross est l’un de ceux qui allument le feu dans le refuge chaque matin.

Photo : Radio-Canada / Antoine Proulx

Allumer le poêle pour les autres après lui, ça fait partie de ce que je dois faire pour conserver ce sentier-là, estime-t-il.

Ici, les gens se succèdent dans la journée, chacun y met du sien, soigne d’un petit geste le lieu apprécié de tous, pour que les autres puissent en profiter.

Avant de se remettre en piste, Jocelyn y va d’un dernier hommage au comité : Ils passent souvent. Quand il y a une petite bosse, ils s’en parlent, et s’il manque un peu de neige, ils viennent pelleter. Ils sont remarquables, c’est des bénévoles qui sont fiers de leur travail et engagés.

Un bénévole trace les pistes au premier plan, avec, derrière, deux skieurs qui avancent dans les pistes.

Sans subvention de la municipalité, l'organisme à but non lucratif arrive à couvrir ses dépenses annuelles d'entretien grâce aux dons des visiteurs, mais c’est le temps que donnent sans compter les membres du comité bénévole qui assure son existence.

Photo : Radio-Canada / Antoine Proulx

À matin, c’est tranquille, mais il y a des journées de semaine où le stationnement se remplit, lance Robert Lavoie, par-dessus son épaule, en haussant la voix pour couvrir le bruit du moteur de la motoneige.

Les bénévoles connaissent bien les habitués des pistes, qu’ils saluent un à un au passage : des résidents des alentours venus faire quelques kilomètres avant d’aller travailler, des retraités qui apprécient les sentiers peu vallonnés.

Une skieuse dans les sentiers.

Les sentiers sont fréquentés par les fondeurs des environs.

Photo : Radio-Canada / Antoine Proulx

Il y a une madame qui vient ici, elle a pas loin de 90 ans et on la voit quasiment tous les jours, raconte Robert Lavoie. Elle est en forme, j’aurais besoin de mon petit change pour la suivre!

La fin de semaine, ce sont les familles qui défilent, tirant les enfants dans des traîneaux.

Entre des arbres, des skieurs se croisent dans les pistes de ski.

Des skieurs dans les sentiers en février.

Photo : Radio-Canada / Antoine Proulx

Deux silhouettes progressent lentement, glissant harmonieusement sur la neige crissante fraîchement damée.

Deux personnes aînées souriantes en ski de fond.

Louise Saint-Laurent et Alphonse Ross sont des habitués des sentiers.

Photo : Radio-Canada / Antoine Proulx

Bénévole depuis les tout débuts du comité, Alphonse Ross, 87 ans, a pris sa retraite du traçage il y a deux ans, mais il continue de parcourir quasi quotidiennement les pistes dont il connaît chaque virage.

L'âge, c’est pas important, c’est juste un chiffre! Il faut pas lâcher, parce que quand on arrête, c’est fini, lance M. Ross, qui a skié tous les jours de février, hormis trois.

Un octogénaire souriant en ski de fond.

Alphonse Ross, un ancien bénévole, ne manque presque aucune journée de ski.

Photo : Radio-Canada / Antoine Proulx

Ici, on voit juste du monde heureux, poursuit son épouse, Louise Saint-Laurent, qui l’accompagne aujourd’hui, en nous offrant son plus beau sourire. Et nos bénévoles sont formidables, ça travaille tous les jours, ce monde-là!

Dans un tournant, les hommes tracent les pistes à bord d'une motoneige.

Les bénévoles Janin Lévesque et Réjean Michaud.

Photo : Radio-Canada / Antoine Proulx

Le relais

Au bout de la piste, une chaleur lourde, mais bienveillante, règne dans le refuge. Les bûches que Jocelyn Ross a mises dans le poêle plus tôt ce matin terminent leur vie en braises rougeoyantes. Dans la bouilloire posée sur le poêle, l’eau bout déjà pour les nouveaux arrivés.

Ici, ça a été bâti avec des bénévoles en 2012, explique Janin Lévesque, en présentant le chalet simple, mais chaleureux. On a un coin assez chaud.

Ses trois compères retirent leurs manteaux et prennent leurs aises autour des tables aux nappes colorées qui accueillent habituellement le dîner des skieurs. C’est l’heure de la pause-café.

Un gobelet fumant en main, les retraités papotent à propos des dernières activités du comité.

Robert Lavoie est assis dans une chaise berçante dans un chalet, un gobelet de café à la main.

Robert Lavoie, le vice-président, s’est joint au comité il y a six ans.

Photo : Radio-Canada / Antoine Proulx

Une femme et un homme se tiennent devant une porte vitrée, à l'intérieur d'un chalet lumineux.

La bénévole Sylvie Grégoire en compagnie de Janin Lévesque dans le refuge.

Photo : Radio-Canada / Antoine Proulx

La cinquième membre du comité, Sylvie Grégoire, nous rejoint en ski de fond au refuge.

Grande fondeuse, elle s’occupe de comptabiliser les dons depuis cinq ans, motivée par le social, la bonne humeur des skieurs et l’entraide qu’elle dit trouver dans les sentiers.

Un poêle à bois ancien dans un refuge, une bouilloire posée sur le dessus.

Au refuge, le poêle à bois crépite.

Photo : Radio-Canada / Antoine Proulx

Transmettre la passion

Cela fait maintenant près de 40 ans que des résidents volontaires entretiennent des pistes à Sainte-Luce.

Janin Lévesque coiffé d'un chapeau de fourrure pointe sa mitaine dans les airs.

Il y a deux ans, Janin Lévesque a été nommé « bénévole de l’année » dans sa municipalité, mais il déclare humblement que c’est le comité entier de bénévoles qui mérite cette reconnaissance.

Photo : Radio-Canada / Antoine Proulx

Ça part de loin! Alphonse, c’en est un, un instigateur des sentiers de ski de fond, insiste Janin.

Denis, Richard, Florent : il énumère solennellement cette lignée de bénévoles qui, avant eux, se sont transmis la flamme.

Ça se voit que les gens sont heureux de faire ça. Les gens ont le goût d’embarquer, puis on embarque, dit-il.

Les hommes s’activent, remettent leur casque de poil, rangent le lieu. Il reste encore la moitié du sentier à tracer. Quelques flocons sont annoncés cette nuit; les bénévoles ont déjà convenu avec gaieté de leur rendez-vous pour le lendemain.

Trois personnes sur une motoneige tracent des pistes entre les arbres.

Une autre matinée de traçage se termine pour les bénévoles.

Photo : Radio-Canada / Antoine Proulx

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