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Les frères invisibles

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Lorsqu’on est chef de l’opposition, il est possible de demander des séances d’information sur divers sujets. Élu à ce poste en 2016, je me suis prévalu quelquefois de cette prérogative, mais je me souviens d’une demande en particulier. Je voulais qu’on me fasse un portrait de ce que savaient nos forces policières de la présence au Québec des Frères musulmans ou d’autres organisations musulmanes extrémistes. J’attends toujours un accusé de réception. Je n’ai pas l’impression que je vais l’avoir.

La question m’intéressait car, à l’époque, La Presse et Le Journal de Montréal avaient publié des articles inquiétants, ce dernier affirmant que « des dirigeants importants des Frères musulmans ont vécu au Canada pendant des décennies ». « Ils ont mené des organisations qui sont en faveur de la charia et font parvenir de l’argent et des ressources à des groupes qui, selon la GRC et l’Agence du revenu du Canada, appartiennent ou sont contrôlés par le Hamas », pouvait-on lire. Le Hamas, il est utile de le souligner, est issu de la branche palestinienne des Frères musulmans.

L’attention de la GRC se concentrait sur l’Association musulmane du Canada (AMC), propriétaire de locaux abritant alors sept lieux de culte et quatre écoles privées musulmanes à Montréal, Sherbrooke et Trois-Rivières. Selon des documents judiciaires alors produits par la GRC, l’AMC avait versé près de 300 000 $ à un organisme, International Relief Fund for the Afflicted and Needy (IRFAN) Canada, déclaré groupe terroriste par le Canada en 2014. Encore, en décembre 2014, la GRC soupçonnait l’AMC de continuer à financer cet organisme lié aux Frères musulmans, selon des documents obtenus par La Presse.

Vous me direz, c’est de la vieille histoire. Que s’est-il passé depuis ? L’Agence du revenu du Canada n’a pas cessé de soupçonner l’AMC d’avoir des liens avec les Frères musulmans. Dans des documents de cour obtenus par le Journal en 2024, l’ARC note que l’AMC « a permis à deux groupes ouvertement favorables aux Frères musulmans en Égypte, dont un qui est basé à Montréal, d’utiliser ses locaux gratuitement et sans préoccupations quant à leurs activités ». Il est aussi question « de communications avec les Frères musulmans syriens où ceux-ci réclamaient une assistance financière, entre autres pour des armes ». Les dates ne sont pas précisées.

L’AMC dément tout, affirme qu’il s’agit « d’islamophobie », et a demandé en vain à un tribunal ontarien que l’audit établi par le fisc reste confidentiel.

Un leader de l’AMC au Québec, Iyad AbuHamed, a mis sur sa page Facebook une photo où on le voit aux côtés du leader religieux Youssef al-Qardawi, décédé en 2022, considéré comme la caution théologique et la figure médiatique mondiale des Frères musulmans. Iyad AbuHamed fut un des animateurs des manifestations hebdomadaires propalestiniennes de l’an dernier et des prières de rue qui les ont ponctuées. Très rares dans les pays musulmans, les prières de rue ont fait irruption dans plusieurs pays occidentaux ces dernières années. Iyad AbuHamed a multiplié les appels au djihad (la guerre sainte) et réitéré son appui au Hamas, tout en obtenant de la Ville de Québec un congé de taxes municipales pour un immeuble de l’AMC, comme l’a rapporté Le Journal de Montréal en 2024.

Il semble inutile de chercher une section locale secrète des Frères musulmans, car, comme ils l’expliquent dans un document de 1991 rendu public dans le cadre d’un procès aux États-Unis en 2008, leur action consiste à infiltrer les organisations musulmanes existantes pour faire avancer leurs thèses et leurs intérêts.

Quels efforts consentent l’État canadien, les services secrets canadiens et la GRC pour débusquer ces réseaux ? Ottawa fut sourd aux demandes des Églises coptes du Canada de désigner les Frères musulmans comme organisation terroriste, contrairement à d’autres pays, dont l’Égypte (lieu de naissance du mouvement), l’Arabie saoudite, l’Autriche et, plus tôt cette année, les Pays-Bas et les États-Unis.

Une source policière québécoise me rapporte que les services fédéraux — sauf, de toute évidence, l’Agence du revenu du Canada — sont timides lorsque vient le temps de mener des enquêtes qui pourraient générer un ressac dans les communautés culturelles et religieuses visées. Une accusation d’islamophobie est si vite arrivée. Et il est vrai que, comme la majorité des communautés culturelles, les musulmans canadiens ont voté en masse (65 %) pour le Parti libéral du Canada l’an dernier. Chacun a aussi bien noté que premier ministre Mark Carney s’est présenté, six semaines après les élections, à un événement de l’AMC.

Cela rappelle l’extrême prudence, sinon la pusillanimité, affichée par les libéraux de Justin Trudeau face à l’ingérence de la Chine au Canada, particulièrement dans sa diaspora. Tout cela est paradoxal, car l’action des Frères musulmans et de leurs alliés nuit considérablement aux musulmans modérés qui forment la majorité des fidèles. Un effort conséquent de vigilance et d’action pour neutraliser l’action des extrémistes est au contraire dans l’intérêt général, et dans l’intérêt particulier de la communauté.

On est en droit de noter que l’action de la GRC la plus intense contre les réseaux fréristes à Montréal s’est déployée lorsque les conservateurs fédéraux étaient au pouvoir à Ottawa, donc avant l’élection de Justin Trudeau en 2015. Il est difficile de croire que ce sont les Frères qui se sont assagis depuis. Auraient-ils jugé que l’effervescence entourant la cause palestinienne dans les campus l’an dernier ne serait pas une bonne occasion de recrutement et de financement ?

Croire que l’évocation d’une présence toxique des Frères dans nos sociétés est une « théorie du complot », comme on l’a entendu la semaine dernière à Ottawa, est plutôt un signe de l’existence chez les libéraux fédéraux de ce qu’on appelle, dans les milieux subversifs, des « idiots utiles ».

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