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Le dévoilement des lauréats du Prix des libraires du Québec a eu lieu la semaine dernière, et j’ai envie de braquer la lumière sur l’œuvre primée dans la catégorie Littérature adolescente. Il s’agit des Différences invisibles, de Maude Nepveu-Villeneuve. Réglons tout de suite un détail qui me semble important : oui, les adultes peuvent lire des œuvres destinées à un jeune public. C’est enrichissant, souvent même amusant… Essayez-le, vous verrez !
Le petit livre mauve de Maude Nepveu-Villeneuve est paru chez Écosociété dans la collection Radar, connue pour ses essais destinés aux adolescents. Sur la page couverture, en bas à droite, le sous-titre précise le tir : « TDAH, douance ou HPI, autisme… Vivre avec un cerveau neurodivergent, ça ressemble à quoi ? ». Bon, je vais devoir me mouiller un peu dans cette chronique… Allons-y.
Depuis toute petite, je me sens en décalage par rapport aux autres. Pas meilleure, pas plus intelligente, ni plus rapide, juste différente. C’est comme si tout le monde dansait au même rythme, mais que, dans ma tête, j’en entendais un autre. Pour ne pas déranger ni attirer l’attention, j’ai appris tôt, comme bien des petites filles, à danser comme les autres, en les observant.
D’ailleurs, je suis plutôt bonne à ce jeu-là. Le subterfuge a longtemps fonctionné. Les années passaient et les autres n’y voyaient que du feu. Mais le fait de ne pas être vraiment qui je suis et de porter un masque a fini par m’épuiser. Un jour, j’ai eu besoin de mieux comprendre ce qui se passait. Je vous épargne les détails, mais au bout d’une démarche qui aura duré plusieurs années, on m’a envoyée me faire évaluer chez un neuropsychologue. J’ai donc passé le test WAIS-IV, ou Wechsler Adult Intelligence Scale, outil standard de mesure des capacités cognitives. Ce test m’a permis de découvrir que j’avais un QI de 130 et plus (le QI moyen est de 100), avec un cerveau qui fonctionne différemment. En d’autres mots, je suis une personne à haut potentiel / avec une douance / un zèbre / une HP — appelez ça comme vous voudrez, mais évitons de dire « surdoué », un qualificatif qui n’envoie pas toujours le bon message.
Pour diverses raisons, plus d’information circule aujourd’hui sur les personnes neuroatypiques. Des gens comme moi découvrent par la bande leur neurodivergence (HPI, TDA, autisme, etc.) en faisant évaluer leurs enfants. Lorsqu’on m’a expliqué comment mon cerveau fonctionnait, ce que ça implique et, surtout, comment prendre soin de moi à travers cette particularité, ma vie a changé complètement. C’est comme si j’avais été plongée dans le noir depuis toujours sans le savoir et que, tout à coup, quelqu’un avait allumé la lumière.
« Une blague qui revient souvent dans les groupes neurodivergents en ligne dit, en gros, que la neurodivergence n’est considérée que lorsqu’elle devient un inconvénient pour les autres. Autrement dit, si une personne neurodivergente ne pose pas de problème à son entourage […], ses difficultés ne seront pas prises en compte, et elle ne recevra probablement ni diagnostic ni mesures d’aide », lit-on dans Les différences invisibles. En lisant sur le sujet, j’ai non seulement appris à composer avec ce que j’appelle ma force fragilisante, j’ai aussi, enfin, retiré mon masque. Le petit livre mauve de Maude Nepveu-Villeneuve fera, j’en suis convaincue, œuvre utile et beaucoup de bien aux neurodivergents qui vivent parmi nous et à celles et ceux qui les accompagnent sur ce chemin.
Voici d’autres œuvres qui leur permettront de se sentir moins seuls, moins désespérés et mieux outillés. En poésie, Tête boule disco (Boréal), de Noémie Pomerleau-Cloutier. Je l’offrirais à un cerveau atypique pour l’aider à panser ses blessures, mais aussi, surtout, lui donner envie de déployer toute la flamboyance de ses capacités. Ce livre a obtenu le Prix littéraire des enseignants de français 2025 dans la catégorie Poésie.
Dans les mains d’un enfant autiste, je mettrais Laurent, c’est moi ! (Fonfon), un texte de Stéphanie Deslauriers illustré par Geneviève Després, qui aborde sans détour le sujet de l’autisme et la question des intérêts spécifiques. À une jeune femme autiste elle aussi, j’apporterais Femme caméléon (KO Éditions), un autre joli ouvrage mauve, indigo, celui-là. Son autrice, Mélissa Perron, récolte un succès fou avec ce livre, maintes fois réimprimé depuis sa parution au printemps 2025. Elle aussi, comme de nombreuses femmes de sa génération, a reçu un diagnostic tardif. L’autrice manie aussi bien le crayon pour écrire que pour dessiner. Elle signe un « roman graphique autobio » qui permet au lecteur de bien saisir comment s’articule la pensée autiste. J’aime tout particulièrement les pages consacrées à la synesthésie, ce « désordre bénin du traitement des informations sensorielles » qui associe les chiffres ou les lettres à des couleurs.
À un jeune TDA, j’offrirais Ma maison-tête (Fonfon), de Vigg, un album illustré absolument exceptionnel qui réussit à communiquer toute la complexité du trouble déficitaire de l’attention. Dans les mains d’une ado cool et un peu rebelle, je glisserais Épicée (Hurlantes éditrices), d’Ariane Beaudry, pour lequel j’ai eu un vrai coup de cœur. Ce recueil de poésie donne à lire le monde intérieur d’une jeune femme qui explore sa double exceptionnalité (douance et TDAH). Je lui proposerais aussi de visionner la série The Queen’s Gambit, d’aller voir le spectacle de l’humoriste Coco Belliveau intitulé Cocologie, et lui ferais découvrir le balado Apparaître. La neurodivergence invisible, narré par Stéphanie Boulay et réalisé par Marie-Pierre Bouchard, qui a décroché l’or aux Canadian Online Publishing Awards et une nomination sur la liste courte des New York Festivals Radio Awards, catégorie Narrative Documentary Podcast.
Mais pourquoi lirais-je tout ça, en quoi ça me concerne ? vous demandez-vous peut-être à la lecture de cette chronique. Pour que les petits extraterrestres qui vivent parmi nous puissent avancer sans masque et sans craindre de déplaire. Parce qu’elles et eux font l’effort de s’adapter à l’autre monde, celui que l’on dit « normal » ou neurotypique. Pour que ces personnes ne soient plus confinées à l’invisibilité. Pour qu’elles puissent réaliser elles aussi leur plein potentiel.


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