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Les escaliers de Québec à la croisée des chemins

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La Ville de Québec a entrepris la réfection d’une partie des escaliers faisant le pont entre la Basse et la Haute-Ville. Ce chantier atypique soulève la question de la mise en valeur de ces liens verticaux iconiques de la capitale, entre fonctionnalité, patrimoine et art.

La diffusion par deux citoyens d’une vidéo dénonçant la détérioration avancée de l’escalier du Faubourg a fait grand bruit en début d’année. Les habitués de ses 99 marches avaient déjà remarqué la rouille grugeant les piliers de la structure métallique qui relie depuis 1889 les quartiers Saint-Roch et Saint-Jean-Baptiste. Cet escalier monumental est l’un des cinq liens qui seront reconstruits par la Ville d’ici 2027. Cette liste noire comprend également les escaliers Frontenac, Lépine, de la Chapelle et des Franciscains.

L’accès à l’escalier des Franciscains a été fermé il y a près d’un an à la suite de pluies torrentielles qui ont affaibli ses points d’ancrage dans la falaise. C’est dans les fougères entourant la structure en bois de 178 marches que le frère sportif d’Ovide Plouffe, Guillaume, avait entraîné la belle Rita Toulouse dans l’une des scènes marquantes de l’adaptation cinématographique du roman Les Plouffe par Gilles Carle en 1981. Sa reconstruction au coût de 1,2 million de dollars est prévue de mai à octobre 2027.

Une refonte artistique ?

Pour le consultant en culture Ian Gailer, la refonte des escaliers de la capitale ne doit pas se limiter à une reconstruction à l’identique. « Tant qu’à mettre 1,2 million pour rénover les Franciscains, pourquoi ne pas en mettre 2,5 pour en faire quelque chose d’exceptionnel dans la durée ? » se demande-t-il. M. Gailer donne l’exemple des ponts « signatures » dessinés par des architectes de renom.

En écoutant le passionné d’urbanisme, on imagine spontanément un escalier métallique rouge vif. « C’est en plein ça ! Rouge pétant, avec des flamants roses et des ballons ! » précise-t-il. Le promoteur du projet échafaudé avec Pierre Sasseville, du duo d’artistes contemporains Cooke-Sasseville, se garde toutefois de s’immiscer dans les œuvres qui seraient réalisées à la suite d’un concours organisé par la Ville.

Gailer évoque un projet « générationnel », qui ferait de ces escaliers des points de repère à l’image des stations de métro bigarrées de Montréal. « Il faut que ce soit mémorable, “instagrammable” », lance celui qui dit avoir reçu le soutien de conseillers municipaux et de députés de la région de Québec. « Évidemment, personne ne veut se mouiller présentement, mais ce que j’entends, c’est qu’on veut que ça se passe ! »

L’envergure de chaque projet serait déterminée par la hauteur et la fréquentation des escaliers, répartis en trois grades : mineurs, majeurs et signatures. Celui du Faubourg appartient manifestement à la catégorie supérieure aux yeux de Ian Gailer. La structure couronnée d’un belvédère en demi-lune fait partie des quatre escaliers métalliques conçus par l’ingénieur Charles Baillairgé à la fin du XIXe siècle, dans la lignée des travaux d’embellissement haussmanniens faits à Paris.

« Baillairgé évoluait à une époque où l’on célébrait la fonte associée à la modernité », explique l’historienne de l’art Marie-Ève Bonenfant, qui a consacré un ouvrage au legs de l’ingénieur québécois. « Il y avait à cette époque une volonté de transcender le lien fonctionnel de l’escalier pour en faire un bel équipement que les citoyens remarquent. »

La monumentalité de ces escaliers permettait également d’inscrire le pouvoir municipal émergent dans le paysage de la capitale. En témoignent les arches de celui du Faubourg, qui arborent le portrait du maire de l’époque, François Langelier (1882-1890), une pratique que l’on aurait du mal à imaginer aujourd’hui.

Les travaux de réfection à venir doivent-ils préserver l’aspect patrimonial de ces escaliers, qui sont à Québec ce que les gondoles sont à Venise et les felouques à l’Égypte, pour reprendre la formule imagée du regretté géographe Luc Bureau ? « Un escalier, c’est vivant, et il faut que ça évolue dans le temps », lance l’historien Jean-François Caron. « Il ne faut pas être dogmatique. »

L’auteur des Curiosités de Québec (Éditions GID) donne l’exemple de l’escalier Casse-Cou, de la côte de la Montagne, qui a été reconstruit à de nombreuses reprises depuis sa mise en place à la fin du XVIIe siècle. Ce passage étroit qui aboutit à la rue du Petit-Champlain a d’ailleurs été doté de l’un des escaliers de Baillairgé en 1893. C’est au sommet de ses marches qu’Alfred Hitchcock apparaît brièvement dans son film I Confess, tourné dans la capitale en 1952. Le passage du maître du suspense n’a pas empêché le démantèlement de cet escalier à la fin des années 1960 pour satisfaire les commerces environnants.

Acuponcture urbaine

Marie-Ève Bonenfant verrait d’un bon œil la reconstruction artistique des escaliers de Québec, qu’elle imagine dans l’esprit des passages couverts de Paris. « On pourrait avoir un équivalent ici en intégrant des œuvres d’art », souligne la spécialiste de l’héritage métallique de Charles Baillairgé.

La médiatrice culturelle Catherine-Ève Gadoury redoute quant à elle une approche trop invasive qui pourrait dénaturer les escaliers où elle organise des concerts surprises et des animations sonores depuis 2021. « Nous voulons les révéler sans les transformer », explique l’idéatrice du projet Escale, qui tiendra sa quatrième édition cet été.

La native du quartier Saint-Jean-Baptiste met en avant un concept d’« acuponcture urbaine » permettant de préserver le pittoresque de ces voies de passage et de rencontre. « On vit à une époque où on veut tout “instagrammer”, et c’est certain que ça marcherait, un escalier Instagram, lance Mme Gadoury. Je préfère l’approche éphémère pour sensibiliser les gens à ces escaliers qu’on a oubliés tellement ils font partie du décor. »

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