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Les écrans, «le diable et le bon Dieu» à la fois

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« Si on va dans un souper de famille au restaurant, je vérifie toujours mon téléphone pour voir si j’ai reçu un courriel ou un message. C’est comme si mon téléphone était attaché à ma main. Mes petits-enfants vont me dire : Grand-papa, arrête, parle-nous ! »

Yves Bouchard rigole un peu en racontant cette anecdote, qui commence à coller à la réalité de plusieurs aînés comme lui. « J’essaie de me libérer de ça, confie-t-il, dans un entretien par visioconférence. Ce n’est pas une dépendance, c’est juste une mauvaise habitude. Je fais la nuance entre les deux. »

Comme président de la FADOQ, le septuagénaire est bien conscient des risques qui sont liés aux écrans. Dans les ateliers de littératie numérique que l’organisme offre aux aînés, et qui sont « extrêmement populaires », on aborde notamment le risque de dépendance. Un atelier, donné avec des policiers de la Sûreté du Québec, se consacre uniquement aux fraudes, qui se sont multipliées auprès de cette clientèle.

« C’est le diable et le bon Dieu », explique M. Bouchard, qui insiste sur les nombreux bienfaits associés à l’utilisation des nouvelles technologies chez ses membres. « La socialisation, ce n’est pas juste de sortir la personne de chez elle pour l’amener dans un club FADOQ, c’est d’être capable de lui donner la capacité d’interagir avec d’autres personnes. Et les outils électroniques ont des bienfaits à ce chapitre : les gens socialisent davantage. »

Les écrans permettent notamment aux aînés de communiquer avec leurs proches. Mais leur usage est beaucoup plus large, au point que c’est devenu un « outil supplémentaire pour socialiser » dans les résidences pour personnes âgées, constate Joëlle Richard, directrice de l’expérience client au Groupe Maurice.

Les gens vont se montrer des photos de leurs petits-enfants, partager une vidéo qui les a fait rire ou parler d’un nouveau jeu qu’ils ont découvert. Certains vont se réunir pour faire les mots croisés sur leur tablette ou participer à des ateliers de réalité virtuelle.

Mais lorsqu’ils participent à une activité, les résidents veulent se voir en personne, insiste-t-elle, donnant l’exemple d’un cours virtuel diffusé sur la télévision des résidents par l’entremise d’un canal interne. « Ça n’a pas fonctionné. On a arrêté parce que les gens nous ont dit “non”. Les gens veulent venir faire du yoga sur chaise en gang. »

Changements d’habitudes

La situation est un peu différente aux Habitations Bordeleau, dans Lanaudière, où le directeur général, Sébastien Buisson, commence à voir des changements dans les habitudes de la clientèle.

« Ils ont tout le temps leur téléphone ou leur tablette sur leur déambulateur quand ils se promènent », dit-il. Les heures de repas restent des moments sacrés où les gens vont discuter ensemble. « Mais, tout de suite après, quand ils sortent de table, ils vont aller dans un salon, par exemple pour faire un casse-tête, mais le téléphone est tout le temps avec eux. » Il voit aussi de plus en plus de résidents jouer aux cartes ensemble, mais en réseau, chacun dans leur appartement.

Cela commence à avoir un effet sur la participation aux activités de groupes organisées dans les résidences, constate M. Bordeleau. « Les gens s’isolent de plus en plus dans leur appartement avec leurs écrans. C’est un peu comme nos ados à qui on dit “lâchez vos téléphones, il faut aller jouer dehors !” On trouve des fois qu’il y a une baisse de la participation à des activités sociales, parce que les gens qui trouvent leur social maintenant sur les écrans. »

Le phénomène est tout récent, constate-t-il. « À la sortie du confinement, il y a eu une effervescence : les gens avaient besoin de se voir, d’être en contact avec les autres. Mais depuis deux ou trois ans, je trouve que c’est beaucoup plus individuel. »

La facilité d’accès à une source inépuisable de divertissement qui comble rapidement leurs besoins explique aisément le succès de ces appareils auprès des aînés, qui ont beaucoup de temps libre. Sébastien Buisson avance toutefois une autre hypothèse pour expliquer ce retrait volontaire de certains résidents.

Il parle d’une génération qui a été « marquée » par la pandémie. Si la COVID-19 n’est plus tant une source de préoccupation, les virus respiratoires, eux, continuent d’effrayer les aînés qui craignent de se faire contaminer et de devoir se rendre à l’urgence. Dans ces circonstances, ils évitent les rassemblements et compensent avec les écrans, avance M. Buisson.

Laboratoire

Aux Habitations Bordeleau, on se décrit comme un « laboratoire communautaire » pour tester les nouvelles technologies en lien avec le bien-être des aînés. Tous les matins, les résidents répondent à des questions de santé lancées par l’intelligence artificielle. Des capteurs dans les appartements permettent de mesurer leur fréquence cardiaque ou la qualité de leur sommeil. Chaque fois qu’une nouvelle technologie leur est présentée, les résidents répondent avec enthousiasme, affirme M. Buisson. C’est aussi ce que constate Joëlle Richard, du Groupe Maurice, qui n’hésite pas à dire que les résidents les « poussent dans le dos » pour tout ce qui concerne les nouvelles technologies.

Pour eux, les aînés ne sont pas seulement en train de rattraper un retard numérique, ils s’y investissent à fond. Yves Bouchard, de la FADOQ, fait le même constat. « Leur degré de curiosité explose, ils redécouvrent de nouvelles possibilités. C’est fascinant de voir ça. »

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