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De Pikachu aux pizzas : la société américaine Niantic a utilisé 30 milliards d’images provenant des données de joueurs de Pokémon Go pour créer une carte du monde en réalité augmentée, déjà utilisée par des robots livreurs de pizzas.
Comme l’a rapporté la MIT Technology Review le 10 mars dernier, les millions de joueurs de Pokémon Go ont généré, sans le savoir, des millions de numérisations 3D du monde réel, qui pourrait aider à entraîner des robots.
« Les joueurs n’étaient certainement pas au courant de manière consciente de la collecte de données », affirme Maude Bonenfant, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en jeu, technologies et société, en entrevue avec Le Devoir. Elle précise que même dans le cas où les conditions d’utilisation de l’application mentionnent cette collecte de données, celles-ci sont très souvent « floues », n’indiquent pas l’usage exact qui sera fait des données, et sont à limite de ce que la loi exige de mentionner.
À sa sortie en 2016, Pokémon Go, alors détenu par Niantic, a créé un véritable phénomène planétaire en poussant des dizaines de millions de joueurs à sortir de chez eux pour chasser des créatures virtuelles, grâce à un système de réalité augmentée.
« Cinq cents millions de personnes ont installé cette application en 60 jours », a déclaré au MIT Brian McClendon, directeur technique de Niantic Spatial, filiale de Niantic spécialisée dans l’intelligence artificielle et créée en mai dernier.
Collecte de données
La géolocalisation et l’accès aux caméras sont cœur du jeu, puisque les utilisateurs attrapent des créatures sur une carte géolocalisée en temps réel. Cela a permis à l’entreprise américaine de collecter une grande quantité de données visuelles étiquetées de marqueurs de localisation très précis.
« On peut avoir une quantité de photos du même commerce sous divers angles, sous diverses saisons, avec des changements qui ont été apportés à la peinture ou des éléments comme ça », affirme Mme Bonenfant. Cette technique de collecte, appelée production participative (crowdsourcing en anglais), permet de « démultiplier le nombre de données ».
« Nous disposions de plus d’un million de points de localisation à travers le monde qui nous permettent de vous localiser avec précision », explique M. McClendon. « Nous savons où vous vous trouvez, avec une précision de quelques centimètres, et surtout, où vous regardez. »
En mars 2025, le jeu a été vendu à Scopely, une entreprise détenue par le fonds d’investissement saoudien contrôlé par le prince héritier Mohammed ben Salmane. La transaction incluait toutes les données des utilisateurs.
Livraison de pizzas
Niantic Spatial s’est associé à Coco Robotics, qui a développé environ 1000 robots de la taille d’une valise qui livrent des pizzas dans plusieurs villes aux États-Unis et en Europe. Un robot peut transporter jusqu’à huit grandes pizzas et se déplace à environ 8 km/h.
L’enjeu pour ces robots réside dans les interférences entre les signaux radio dans les villes. « Le milieu urbain, c’est le pire endroit au monde pour le GPS », explique M. McClendon. Ils utilisent donc cette carte pour déterminer leur position et leur destination, afin d’arriver au pas de la porte du client et non à quelques pas, comme ça a pu arriver dans le passé.
« Faire courir Pikachu de manière réaliste et faire en sorte que le robot de Coco se déplace de façon sûre et précise dans le monde réel relève en réalité du même problème », explique au MIT John Hanke, p.-d.g. de Niantic Spatial.
Ce n’est que le début, selon M. Hanke, puisque les robots de Coco et d’autres entreprises vont continuer d’alimenter des données cartographiques toujours plus précises, au fur et à mesure de leurs déplacements, et ainsi créer une « carte vivante » de la planète.
Vie privée
« Dans l’économie de la donnée, on sait que la donnée géolocalisation est l’une de celles qui valent le plus cher, sinon le plus cher », explique Maude Bonenfant, qui est aussi professeur à l’UQAM. « Parce que, si on sait où vous êtes dans l’espace, on sait qui vous êtes, on sait où vous habitez, où vous travaillez, vos habitudes, si vous avez des enfants, etc. »
Puisque ces données représentent une mine d’or pour les géants de l’informatique, « ça se vend et ça s’achète parfois en des fractions de seconde », ajoute l’experte. Elle précise qu’il est parfois très difficile de savoir où elles transitent, pouvant ainsi facilement arriver dans les mains de « prédateurs » ou de « personnes mal intentionnées ».
Bien qu’« inquiète », la professeure témoigne d’une prise de conscience récente, d’« un changement dans les discours sociaux ». Déjà, les gens réalisent de plus en plus la quantité de données qu’ils produisent, rien qu’avec leur cellulaire. Aussi, « les citoyens ont commencé à se rendre compte que le fait que leurs données circulent autant peut avoir des incidences vraiment graves sur leur vie en termes de vol d’identité », ajoute-t-elle.


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