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La situation sécuritaire se dégrade à Kramatorsk, jusqu’à récemment jugée comme une ville de l’arrière-front relativement sûre. Le feu russe se déchaîne sur elle, accentuant l’exode de sa population civile. Reportage dans la cité-bastion que Moscou cherche à conquérir, en vain pour l’instant.
La foule de visages fatigués s’agglutine, se bouscule. Les regards convergent vers les étals, chacun revendiquant sa ration de patates, de sarrasin, de betteraves. « Allez, on avance », « Oh, mais ne poussez pas comme ça ! » Le parvis de cette église quelconque de Kramatorsk s’anime en ce jour de distribution alimentaire. Une grande roue à l’abandon rouille dans le parc d’à côté. Le tonnerre des bombardements rugit dans l’air humide, trame sonore d’une cité du Donbass désormais à quinze kilomètres du front. « On essaie de se contrôler, parce que sinon, c’est l’AVC ou l’infarctus direct », lâche de sa voix flûtée Lioubov. En compagnie de son mari, Viktor, elle est venue empoigner quelques denrées. « C’est de pis en pis ici », admet le couple de retraités. Ils débitent les malheurs qui les accablent, les problèmes de santé, la nostalgie d’une ville un temps florissante. Partir ? « Mais pour aller où ? rétorque Lioubov. On ne va quand même pas vivre à l’église… »
Une détonation sèche retentit tout près, semblable à celle d’un drone kamikaze. L’alarme de voitures s’emballe. Un essaim de pigeons dérangés s’envole dans la grisaille. Puis, un nouveau bruit traverse le ciel, celui-là perfide, discret. Le bourdonnement d’hélices. Les yeux de l’envahisseur rôdent quelque part là-haut. D’angoissantes secondes passent, mêlées à la sensation d’être épié par ces bombes ambulantes qui, une fois la cible choisie, foncent à pleine vitesse. Alentour, pourtant, nul ne tressaille parmi la nuée de nécessiteux, davantage absorbés par les rations d’oignons.
Ainsi se décline la vie en pointillé de Kramatorsk. Jadis fleuron industriel, la ville grouille de soldats, au milieu d’une population civile surtout âgée. Elle continue d’être pourvue en gaz et en électricité en dépit des coupures répétées. Les travaux de voirie s’enchaînent dans les rues cabossées, les supermarchés placardés continuent leurs bonnes affaires.
Le marché du samedi s’anime lui aussi comme à l’habitude, peuplé de vendeurs de vieilleries et de kiosques à légumes. L’air printanier s’enveloppe néanmoins d’une nouvelle fébrilité, qui s’incruste dans les discussions, qui assombrit les regards. Au milieu du balai de la rue Parkova, une causerie s’engage entre deux hommes. L’un aborde le sort d’une localité dévastée. Et l’autre de le couper aussitôt : « N’en parlons pas, veux-tu… À demain ! » Il s’éclipse.
L’étau se resserre
Un monde s’écroule aussi pour Halyna, rencontrée devant son étal de légumes fermentés. Dans son jardin, nulle besogne ne l’attend pour la saison qui vient ; elle n’y plantera rien. Le caveau jadis rempli où reposent ses conserves se dégarnit. « J’essaie de vendre tout ce qu’il me reste », souffle la sexagénaire. D’ici deux, peut-être trois mois, c’est décidé, elle quittera Kramatorsk, sa ville de toujours. « Mon fils vit dans l’ouest de l’Ukraine, il aura bientôt un enfant. Je le rejoindrai. Pourquoi rester ici, dans le danger, alors que je serai bientôt grand-mère ? »
L’étau se resserre, la situation sécuritaire se dégrade. Chaque jour, de nouvelles destructions. Kramatorsk la défigurée ne compte plus ses immeubles endommagés ou annihilés, ses usines devenues épaves, ses stations-service éventrées. Les espaces de vie se rétractent comme peau de chagrin, à l’image de la gare, désertée depuis novembre.
Zhenia, une souriante commerçante, promène son regard vers le haut, elle observe la brèche dans le dôme du marché. La veille, un drone l’a percuté. « Hormis nous terroriser, à quoi bon taper ici ? » Originaire de Horlivka, ville occupée par l’envahisseur depuis 2014, elle vit à Kramatorsk. « On a peur, oui. Mais quoi faire, où aller ? J’ai déjà fui une fois… » Elle s’interrompt, marque une pause. « Si ça devient vraiment trop dangereux, alors on partira encore. »
Sa voisine d’étal, Olha, murmure une angoisse similaire. Elle peine à s’imaginer ailleurs qu’à Kramatorsk, sa ville de cœur. Née en Biélorussie, elle vit en Ukraine depuis les années 1990. Une rancœur l’anime par ailleurs, à force de disputes avec certains vendeurs ici et là, dont l’allégeance instille le doute. À l’instar de cet homme, bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles, dont le négoce se résume à une collection d’écussons datant de l’ère soviétique. Il glisse, nébuleux : « En dictature, le silence est d’or… » Il n’en dit pas plus, refuse de donner son nom. L’ombre de la propagande russe s’insinue parfois dans les esprits, dans cette région en proie à la guerre depuis 2014.
Exode
À Kramatorsk, l’exode rôde. Il s’entend dans le ronron des cars orangés où se serrent mères et enfants, en cette matinée grise, devant la petite paroisse du père Yevhen. L’homme affable grimpe sur le marchepied d’un des véhicules d’évacuation sur le point de partir, le temps d’une prière d’adieu, avant l’aller simple vers la nouvelle vie qui les attend.
Quelque 200 000 personnes vivent toujours dans la région de Donetsk, dont près de 58 000 à Kramatorsk et 41 000 à Sloviansk. L’offensive estivale qui se profile, côté russe, laisse planer une évacuation à grande échelle, dans les mois à venir, lorsque l’urgence déboulera. La déferlante est redoutée par Anastasiia Aloshyna, responsable de l’organisation humanitaire Base UA, dont la moitié des requêtes d’évacuation concernent déjà les agglomérations de Kramatorsk et de Sloviansk. « Et les drones russes ciblent de plus en plus les axes routiers à la sortie de Kramatorsk », précise-t-elle.
Dans la cité-bastion, une bâtisse secrète sert d’escale à d’autres rescapés de localités environnantes. Ils patientent, attablés, avant qu’une camionnette les conduise à l’ouest. Là, un homme fixe le vide, la laisse de son chien serrée entre les doigts. À ses pieds, de maigres valises, toute sa vie posée sur un chariot. Sa femme refuse de se nommer, mais relate sans fard les nombreux amis enterrés dans le jardin, la lente mort de son village. « Svetlana, Natalia… Tout le monde qu’on connaît ou presque est mort. » Deux jours que le couple éreinté a quitté à pied, in extremis, sa bourgade de Kostiantynivka. L’incertitude les attend. « On avait une maison, un jardin… souffle la femme d’un certain âge. Et désormais, je dormirai dans un dortoir comme une pauvre. »
L’objectif brandi par Moscou de conquérir la totalité de la région de Donetsk d’ici 2026 paraît néanmoins fantaisiste. Kramatorsk ne risque pas de tomber de sitôt sous la coupe de l’armée russe. La zone alentour reste la plus fortifiée du Donbass. « La bataille de Bakhmout ferait figure de promenade de santé en comparaison de ce qui attend les Russes sur cette tête de pont », souligne l’expert militaire ukrainien Oleksandr Kovalenko. Mais Kramatorsk demeure vulnérable, en particulier sa population civile, à la merci de l’artillerie, des lance-roquettes multiples, des drones kamikazes à portée amplifiée. « Malheureusement, une telle proximité […] risque de transformer Sloviansk et Kramatorsk en villes fantômes dans les six prochains mois », redoute le spécialiste. À défaut de les occuper, l’armée russe y déchaîne son feu afin de les rendre invivables.
Sas de vie
Un autre sas de vie subsiste, dans l’ombre du front. Sacs écarlates suspendus, congélateurs de plasma, avant-bras volontaires tendus vers les aiguilles… Ici, dans l’enceinte de ce centre de don de sang, quelque part dans la région de Donetsk, s’activent les petites mains d’une fabrique de ce liquide vital, salvateur autant pour les civils que pour les soldats mutilés revenant du front. C’est le dernier établissement de la sorte encore en activité dans la région.
« Comme on est près de la ligne de front, il est très important d’avoir du sang frais et oxygéné, sans dépendre d’une logistique », explique d’une voix posée Olena Mishyna, 67 ans, directrice du centre. Chaque jour, ils défilent par trentaine, là sur ces fauteuils rouges où l’on fait don de soi, où chaque litre pourvoit les centres hospitaliers de la région. Le personnel, suffisant, brave les pannes d’électricité couplées à la menace du ciel. « Le sang, ce n’est pas un robinet, illustre Mme Mishyna. Pour le moment, on n’a pas de manque, et on sait qui contacter en cas de besoin urgent pour un groupe spécifique. Beaucoup comprennent que donner, c’est sauver des vies. »
Parmi ces donneurs, Danil, un soldat à la barbe fournie, le fait par « nécessité morale ». « Et puis, glisse encore Danil dans un sourire, donner son sang ainsi, c’est mieux que de le perdre en étant blessé… » Déployé à Kramatorsk, de permission ce jour-là, l’homme de 37 ans vient donner pour la deuxième fois. Ancien réalisateur dans sa vie civile, il s’est engagé dans l’armée en 2022, mû par le « devoir de défendre le pays ». Tant que les circonstances le permettront, le centre sanguin continuera ses activités, assure sa directrice. « Certes, dans la ville, on parle de plus en plus d’évacuation, convient Olena Mishyna. Bien sûr, on espère un miracle, que la situation s’inverse… »
La façade de normalité résiste, mais pour combien de temps ? Dans un parc de Kramatorsk, deux flegmatiques adolescents rivalisent de pirouettes sur leur BMX. Andriy et Nikita, 17 et 16 ans, en ont conscience : bientôt il faudra peut-être partir. « Mon père dit qu’on partira sans doute d’ici l’été », lâche Nikita, qui a déjà fui il y a quelques mois la ville meurtrie de Droujkivka. Il confie ne plus avoir de contact avec sa mère. « Ce n’est peut-être pas pour toujours, mais pour l’instant elle n’est pas dans ma vie », glisse-t-il.
L’adolescent, longs cheveux noirs dépassant de sa tuque, philosophe. « Il peut survenir des choses très dures dans la vie, mais il ne faut jamais abandonner. Et aussi, apprécier les gens qui nous entourent, tant qu’ils sont là. » Andriy et lui ne portent pas attention à la sirène qui retentit soudain, dans le parc où naissent de premiers bourgeons… Le bruit des explosions, « on s’y est aussi fait dès la première année de guerre », lâche Andriy. Les deux copains empoignent leur guidon, reprennent leurs acrobaties de plus belle, l’ombre de leur vélo s’étirant doucement sur le bitume.
Avec Bohdan Prykhodko
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