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Les combats de Magali Picard

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Magali Picard est devenue, en 2023, la première femme et la première Autochtone à diriger Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), un poste qu'elle occupe encore après avoir été réélue le 24 novembre dernier. Retour sur sa carrière et ses combats, qui ne se limitent pas qu'aux droits des travailleurs.

Née à Wendake, près de Québec, Magali Picard a pris conscience très jeune des iniquités qui régnaient au sein de la communauté. Alors que les épouses de ses deux frères aînés pouvaient vivre dans la communauté même si elles sont blanches, si elle épousait un Blanc, elle-même allait perdre son statut et, par le fait même, le droit d'habiter à Wendake. C'est ce qui était arrivé à ses tantes, notamment.

Cette découverte, à l’adolescence, l’a profondément marquée. À 12 ou 13 ans, je n'appelais pas ça de la discrimination; j'appelais ça une injustice, se rappelle-t-elle, ajoutant : On a le même père, la même mère; eux, ils peuvent rester ici, mais moi, je ne pourrai pas. C'était un choc très violent. C'est comme ça que j'ai commencé mon militantisme.

Elle s’est donc battue aux côtés de ses tantes pour que les femmes des Premières Nations ayant épousé un non-Autochtone puissent conserver leur statut d'Indien et les droits qui l'accompagnent. La vaste mobilisation dont elles ont fait partie a mené, en 1985, à l'adoption du projet de loi C-31 qui modifiait la Loi sur les Indiens pour corriger cette inégalité.

C'est clair qu’on ne peut pas vivre des expériences comme celles-là sans que ça vienne changer notre vision de la vie et de ce qu'on fait comme travail par la suite.

Cette expérience non seulement l’a rendue particulièrement sensible à l'idée de toujours veiller à ne laisser personne derrière, mais a également fait en sorte qu'elle s'assure d'entendre une pluralité de voix, en essayant de ne pas être entourée de personnes qui ont les mêmes origines, les mêmes cultures, la même philosophie.

Magali Picard répond aux questions de la journaliste.

Magali Picard, alors vice-présidente nationale de l’Alliance de la fonction publique du Canada, lors d'une manifestation dénonçant le système de paie Phénix, en février 2019. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Christian Milette

Le syndicalisme est arrivé plus tard, lorsqu’elle travaillait au gouvernement fédéral. Voyant que la jeune Magali ne se taisait pas quand elle était témoin de comportements qui la dérangeaient, qu’elle posait des questions et qu’elle exigeait des réponses, les représentants syndicaux de l’Alliance de la fonction publique du Canada (AFPC) l’ont approchée.

La vice-présidente nationale du syndicat à ce moment-là – une femme que j'estime encore beaucoup aujourd'hui, Lise Pépin – était venue me voir et elle m'avait dit : "Magali, tu ne le sais pas, mais tu es une syndicaliste".

C’est elle qui a finalement eu raison de ses doutes et qui l'a convaincue de s’engager. Magali Picard a ainsi découvert la justice sociale. De faire en sorte que les travailleuses et les travailleurs soient traités avec dignité, avec de bonnes conditions où on ne laisse personne derrière, c'est venu chercher mes valeurs fondamentales, souligne-t-elle.

Magalie Picard a tranquillement progressé jusqu'à devenir présidente de sa section locale, puis elle a poursuivi sa carrière pour arriver aux plus hautes instances, à un niveau où, croit-elle, il est possible de participer aux changements sociaux.

Depuis janvier 2023, elle est la présidente de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec, la plus grande centrale syndicale au Québec.

Jérôme Turcq, ancien vice-président exécutif régional de l'AFPC, dont elle admire [le] leadership, [la] droiture et [l’]écoute, et Nycole Turmel, qui a été présidente de l’AFPC avant de devenir députée, ont été ses modèles.

Nycole est une femme qui a gravi les échelons en restant elle-même, observe Magali Picard, qui ajoute : C’est une femme qui n’avait pas la langue de bois, qui nommait les choses. Ce sont deux modèles très inspirants à qui je me réfère encore aujourd'hui.

Qu’en est-il de la syndicalisation dans les communautés autochtones?

Ç'a beaucoup évolué, remarque Magali Picard. Dans un nombre croissant de communautés, les travailleurs sont syndiqués, ajoute-t-elle en donnant l’exemple de sa communauté, Wendake, où les employés du conseil de bande, de l’hôtel-musée et de l’école sont syndiqués avec la CSN.

Pour les membres des Premières Nations comme pour des groupes qui subissent de la discrimination, il peut être difficile d'établir un lien de confiance avec une organisation, note Mme Picard. Les syndicats ont un travail à réaliser pour faire connaître leur mission de justice sociale, de représentativité et d’équité, estime-t-elle.

On y travaille, on a des comités de droits de la personne, on a des groupes qui travaillent avec la diversité et on a réussi à bâtir, au fil des ans, des relations de confiance, conclut-elle.

Rester soi-même

L’authenticité est fondamentale pour Magali Picard; une valeur qui lui vient de son père, un homme tellement juste, tellement droit, tellement direct.

C’est lui qui lui a appris à dire la sincérité, raconte-t-elle : J'ai été élevée comme ça, et je ne serais pas capable aujourd'hui de jouer un rôle, d'essayer d'être quelqu'un d'autre.

Magali Picard lève les bras en signe de victoire avec Daniel Boyer, tout sourire.

Magali Picard, au moment de l'annonce de sa nomination, en janvier 2023, en compagnie du président sortant de la FTQ, Daniel Boyer. (Photo d'archives)

Photo : La Presse canadienne / Graham Hughes

Être authentique, quitte à commettre parfois des impairs. Elle admet ses erreurs et est reconnaissante à son entourage de lui permettre de s’exprimer comme elle le fait.

Je suis chanceuse, parce que les délégués viennent de me réélire par acclamation en acceptant que je sois comme ça. Des fois, je fais des erreurs, mais on me les pardonne, parce que je les assume.

Cet appui lui a été précieux récemment, lorsqu’elle a été critiquée de toutes parts pour son opposition frontale au ministre du Travail, Jean Boulet. Au cours de son témoignage en commission parlementaire au sujet du projet de loi 3, elle a traité le ministre d’« innocent » et de slow learner (élève lent), ce qui lui a valu une volée de commentaires acerbes.

Le projet de loi 3 vise à contraindre les syndicats à divulguer leurs états financiers ainsi qu’à rendre facultatives certaines cotisations syndicales lorsque celles-ci sont destinées à des fins publicitaires ou à des contestations judiciaires.

Magali Picard, qui a refusé, par la suite, de serrer la main au ministre, ne regrette rien.

Je ne m'excuserai pas du fait que je n'accepte pas que le ministre infantilise les travailleurs, qu’il leur manque de respect en leur donnant des informations qui sont mensongères. Je ne pourrai pas tolérer ça.

Le gouvernement, dénonce-t-elle, a imposé ce projet de loi sans aucune consultation et essaye de tirer des avantages politiques des syndicats pour se faire aimer de la population.

 le président de la CSQ, Éric Gingras; le président de l'APTS, Robert Comeau; le premier vice-président de la CSN, François Enault; et la présidente de la FTQ, Magali Picard.

Les présidents des grandes centrales syndicales du Québec ont fait front commun contre le projet de loi 3. (Photo d'archives)

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

Le gouvernement laisse entendre que certains dirigeants ont des pratiques reprochables, alors qu’on a les filets pour être capable d'attraper ces gens-là, soutient la présidente de la FTQ.

Magali Picard en a long à dire sur le sujet, et elle le fait avec fougue.

Je demeure ouverte à la discussion, mais ce n'est pas vrai que je vais jouer un rôle en disant : "Je n'apprécie pas ce que le ministre dit", précise-t-elle. Je parle avec mon cœur.

Elle se dit tout de même prête à travailler avec le ministre, mais elle considère que Jean Boulet a trahi les syndicats en changeant les règles du jeu sans les consulter et en donnant des informations erronées aux syndiqués, en insinuant que ces derniers n'ont pas toute l'information.

Je vais continuer à travailler contre le projet de loi 3, pas contre la transparence, mais contre tout ce qui est l'ingérence du gouvernement dans les affaires syndicales. Ça ne leur appartient pas. De s’en mêler, c'est d’insulter les travailleurs en insinuant qu’ils ne sont pas assez intelligents pour se défendre.

Ses objectifs pour 2026

L'année prochaine, la cheffe de la FTQ entend continuer de se battre contre le projet loi 3, mais aussi contre le projet de loi 1 sur la constitution québécoise, qu’elle qualifie d'extrêmement dangereux pour notre démocratie.

C'est un effritement de notre société de droit, remarque Mme Picard, rappelant que les projets de loi ont été critiqués par le Barreau du Québec, qui soutient qu’ils pourraient avoir des conséquences importantes et nuisibles à notre régime démocratique et entraver la capacité des citoyens et des citoyennes à faire valoir leurs droits et leurs opinions.  

Sans être alarmiste, elle estime que la situation aux États-Unis – notamment en ce qui concerne l’interdiction du droit à l’avortement – montre bien qu’il ne faut rien tenir pour acquis.

La prochaine année, d’abord, c'est de stopper l'hémorragie, de s'assurer qu'on ne brime pas notre démocratie, qu'on n'effrite pas nos droits. Deuxièmement, on sera très actifs pendant la campagne électorale, pour informer la population et stopper la désinformation.

L'année à venir sera importante, pas seulement pour les travailleurs, mais pour le Québec également, croit-elle, puisque ce sera une année électorale. Elle encourage d'ailleurs les électeurs à bien s’informer avant de faire leur choix.

On va continuer ces luttes-là, je peux vous le garantir, et on a du travail devant nous.

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