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“Les bombes détruisent les bâtiments. Les régimes ne s’effondrent que lorsque leurs soutiens s’écroulent”

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Personne ne peut jamais préjuger de l'issue d'une guerre. Le déséquilibre technologique, matériel et économique est patent dans celle qui déchire une nouvelle fois le Moyen-Orient. Se pose, toutefois, la question des finalités stratégiques et politiques. Si le but est de provoquer la chute du régime des mollahs, Donald Trump et son entourage n'ont pas pris en considération les leçons de l'histoire.

"De Hambourg à Bagdad en passant par Belgrade, les bombardements stratégiques ont causé des ravages sans pour autant entraîner l'effondrement des régimes en place", rappelle Robert Pape, spécialiste des questions de sécurité et de menaces, auteur de Bombing to Win (1996), une analyse de plus de trente campagnes aériennes.

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De vieilles doctrines

La doctrine de l'armée de l'air américaine a été esquissée par le général William "Billy" Mitchell, qui a planifié le premier bombardement tactique d'ampleur de l'histoire, à Saint-Mihiel, pour appuyer l'offensive alliée dans la Meuse française, en 1918.

L'autre théoricien pionnier est le général italien Giulio Douhet, commandant d'une escadrille en 1914-1918. Dans son traité Il Dominio dell'Aria (La maîtrise de l'air, 1921), ce fasciste prône les attaques préventives contre les centres vitaux de l'adversaire et une guerre totale que ne désavouerait pas aujourd'hui Pete Hegseth, le secrétaire de la Défense américain. "Les limites imposées aux méthodes guerrières prétendument inhumaines et atroces ne sont qu'hypocrisie démagogique internationale", écrit ainsi Douhet en 1921.

L'Italie de Mussolini inaugure donc les raids aériens contre des civils en Ethiopie dès 1935. Les forces aériennes de l'Axe l'expérimentent ensuite au cours de la guerre civile espagnole, lors des bombardements de Madrid (1936) et de Guernica (1937). Le Japon impérialiste suit le mouvement lors de sa conquête de la Chine, à Tianjin (1937).

En 1939, lors de l'invasion de la Pologne, Varsovie est massivement bombardée par la Lutwaffe. Vingt mille personnes trouvent la mort. Un changement d'échelle qui augure des massacres à suivre. La Pologne capitule, certes, mais c'est l'étau au sol de la Wehrmacht et de l'Armée rouge qui scelle son sort.

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Le fantasme des "raids de terreur"

Un an plus tard, Rotterdam est pilonnée par les bombardiers allemands lors de l'invasion des Pays-Bas. En résulte ce que le journaliste du New York Times, Percy Knauth, parcourant l'Europe en ruines de 1945, a nommé "la guerre aérienne totale". En Grande-Bretagne, la Royal Air Force reçoit l'autorisation de bombarder les cibles industrielles civiles qui participent à l'effort de guerre allemand. Au "Blitz" allemand, la RAF réplique par des "raids de terreur" sur les villes allemandes.

Son initiateur, l'Air Marshal Arthur Harris, a utilisé cette stratégie en 1920 contre des rebelles en Irak, alors sous administration britannique, sous l'euphémisme d'Aerial Policing ("pacification aérienne"). Mais même celui qui acquit le surnom de "Bomber" Harris a émis des doutes sur l'impact des raids sur l'Allemagne, y voyant une "mesure désespérée". Environ un million et demi de personnes, dont plus de la moitié était des femmes, moururent sous les bombes des belligérants au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Un demi-siècle après ce conflit, l'ancien conseiller du Bomber Command britannique, Freeman Dyson, a estimé que "l'idée que les bombardements allaient faire s'écrouler le moral des civils s'est révélée être un fantasme". "Les bombardements [alliés] n'atteignirent aucun de leurs deux objectifs", ni l'effondrement économique ni la chute des régimes, conclut Donald L. Miller dans Les Maîtres de l'air (2006). L'historien rappelle en sus l'illusion de provoquer un soulèvement populaire décisif sous un régime dictatorial en place de longue date.

Ni en Allemagne, ni au Japon, ni, plus tard, en Corée du Nord, au Nord Vietnam ou en Irak, des raids massifs n'ont débouché sur des soulèvements populaires. Au mieux, la puissance aérienne – qui ne fut jamais utilisée seule dans ces exemples – a forcé l'adversaire à s'asseoir à la table des négociations.

Comme d'autres présidents avant lui, Donald Trump a exploité une brèche pour mener à bien sa guerre contre l'Iran

Pas de précédent

Les effondrements de régimes ne sont survenus que dans les cas où existait une rébellion interne, appuyée par une coalition internationale, comme ce fut le cas en Afghanistan en 2001 ou en Libye en 2011 (en Afghanistan, les Anglo-Américains ont déployé au sol des forces spéciales). On rappellera, dans ces deux cas, l'échec de l'objectif induit – démocratie, sécurité, stabilité… Les interventions ont débouché sur de douloureuses guerres civiles.

Le président des États-Unis Donald Trump et le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou se sont réjouis de la mort de l'ayatollah Khamenei dès les premières heures de leur attaque. Robert Pape souligne que l'expérience démontre que les régimes autoritaires installés de longue date et qui ne sont pas népotiques disposent de redondances et de capacités d'adaptation – ce qui semble être encore le cas de l'Iran.

"Les bombes détruisent les bâtiments. Les régimes ne s'effondrent lorsque leurs soutiens s'écroulent", résume encore Robert Pape. La mort de leur population sous les bombes n'échaude pas les régimes coercitifs, pas plus dans l'Allemagne nazie, dans Gaza sous contrôle du Hamas ou dans l'Iran des mollahs, qui a massacré sa population à l'arme lourde, en janvier. C'est sur ces civils éprouvés que les dirigeants américains font d'ores et déjà peser la charge de prendre la relève d'une campagne de bombardements aux lendemains incertains.

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