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« J’ai commencé à m'intéresser à l’attitude des Canadiens français vis-à-vis du football. Puis, je me suis convaincu qu’ils aimeraient le jeu. »
Cette réflexion de Léo Dandurand, l’un des cofondateurs des Alouettes de Montréal, résonne encore.
Depuis leur naissance, les Alouettes occupent une place particulière dans le paysage du football canadien. Dans une ligue historiquement dominée par l’anglais, le club montréalais a représenté un îlot francophone dans une mer anglophone, profondément ancré dans l’identité de la ville et du Québec.
Une identité qui l’a suivi à travers les décennies, dans les années de gloire comme dans les périodes de crise.
Il y a 80 ans l’homme d’affaires bien connu dans le monde du sport professionnel Léo Dandurand, l’entraîneur Lew Hayman et Eric Cradock fondent les Alouettes de Montréal.
Le nom des Alouettes s’inspire du 425e Escadron Alouette, premier escadron canadien-français de l’Aviation royale canadienne, créé pendant la Seconde Guerre mondiale. Sa devise, Je te plumerai, tirée de la fameuse chanson folklorique québécoise, figure encore aujourd’hui sur l’uniforme montréalais et demeure un symbole fort dans le vestiaire.
Son idée, c’était de créer une équipe qui attirait les francophones. Pas de créer une équipe francophone, parce qu’il n’y en avait pas. Mais il fallait commencer quelque part, explique Jean-Patrice Martel, auteur du livre Raconte-moi les Alouettes, qui retrace l’histoire de la franchise, en entrevue avec Radio-Canada Sports.

Jusque-là surtout populaire auprès du public anglophone, le football va peu à peu s’ouvrir aux francophones grâce aux Alouettes.
Photo : Crédit : Alouettes de Montréal
Trois ans seulement après leur naissance, en 1949, les Alouettes remportent une première Coupe Grey en battant les Stampeders de Calgary. La première d’une longue histoire de conquêtes, de défaites, de disparitions et de renaissances.
De cette première Coupe Grey aux années glorieuses des décennies 1970 et 2000, en passant par les périodes plus sombres des années 1980 et 2010, retour sur quelques-uns des moments qui ont marqué les 80 ans d’histoire des Alouettes.
Les glorieuses années 70

Les Alouettes de Montréal ont remporté la Coupe Grey à huit reprises au cours de leur histoire.
Photo : The Canadian Press/CPI
Les années 1970 représentent sans doute la décennie la plus marquante de l’histoire de l'équipe.
Et elle commence par une surprise. En 1970, après une saison de seulement sept victoires, Montréal se rend jusqu’à la Coupe Grey et remporte un championnat que peu de gens lui prédisaient, son premier depuis 1949. Aux commandes se trouve Sam The Rifle Etcheverry, ancien quart-arrière vedette du club devenu entraîneur-chef.
Je me rappelle que c’était une partie extrêmement difficile. On jouait dans à peu près quatre à cinq pouces de boue, raconte Pierre Desjardins, qui a participé à cette finale, au micro de Radio-Canada Sports lors d’un événement du club célébrant le 80e anniversaire de la concession.
C’était un moment inattendu, parce qu’on n’a pas eu une saison très réussie. [...] Je suis très fier d’avoir fait partie de cette victoire, ajoute Desjardins, l’un des premiers joueurs francophones de l’histoire des Oiseaux.
Cette conquête ouvre une décennie exceptionnelle. Avec des joueurs comme Sonny Wade, Peter Dalla Riva, Junior Ah You, Larry Smith et Wally Buono, les Alouettes atteignent six fois la Coupe Grey et la remportent en 1970, 1974 et 1977.
La décennie est également marquée par l’arrivée du receveur américain Johnny Rodgers, en 1973. Tout juste vainqueur du prestigieux trophée Heisman dans les rangs universitaires américains, il débarque à Montréal à une époque où la LCF peut encore rivaliser financièrement avec la NFL pour attirer certaines vedettes.

Les Alouettes de Montréal ont joué au Stade olympique de 1976 à 1987.
Photo : Crédit : Alouettes de Montréal
Les années 1970 sont aussi celles d’un engouement spectaculaire autour de l’équipe.
Avec Marv Levy comme entraîneur-chef, les Alouettes font désormais du tout nouveau Stade olympique leur domicile. Le 6 septembre 1977, 69 093 personnes s’y entassent pour un simple match de saison, contre Toronto. Un record de la LCF qui tient toujours, et la deuxième foule de l’histoire pour un événement sportif en sol canadien, derrière la finale de soccer masculin des Jeux olympiques de 1976.
À cette époque, on ne pouvait pas survivre à Montréal sans gagner. Le Canadien était beaucoup, beaucoup trop fort. Les Expos étaient trop forts. Le Manic aussi, explique l’ancien joueur des Alouettes Wally Buono, qui deviendra plus tard l’entraîneur-chef le plus victorieux de l’histoire de la LCF.
Alors, si on voulait faire partie du paysage sportif montréalais, il fallait être bon. Ce n’était pas un choix.
Quelques mois plus tard survient l’un des matchs les plus mythiques de l’histoire du club.
Le 27 novembre, Montréal accueille les Eskimos d'Edmonton, grand rival des années 70, au Stade olympique pour la finale de la Coupe Grey. Une tempête de neige a frappé la ville et, après l’utilisation de sel pour dégager le terrain, la chute de la température a transformé la surface en véritable patinoire.

En 1977, les Alouettes de Montréal battent les Eskimos d'Edmonton, 41-6, dans un match où la surface de jeu était complètement gelée.
Photo : Canadian Football Hall of Fame and Museum
Les joueurs cherchent désespérément une façon de ne pas glisser. Le demi défensif Tony Proudfoot aperçoit alors un travailleur avec une agrafeuse et a une idée : enfoncer des agrafes sous ses chaussures pour avoir plus d’adhérence. Plusieurs de ses coéquipiers l’imitent.
Devant plus de 68 000 spectateurs, malgré une grève des transports en commun qui complique les déplacements dans la ville, les Alouettes gagnent 41-6. L'Ice Bowl, comme il sera surnommé, entre dans la légende et vient couronner les glorieuses années 1970.
C’était magique de faire partie de tout ça, se rappelle Buono, qui a passé toute sa carrière de joueur avec les Alouettes, de 1972 à 1981. Le stade était électrique. Avoir eu la chance de vivre ça, c’est quelque chose que je n’oublierai jamais.
C’était au Stade olympique, la glace sur le terrain, les agrafes sur les chaussures… C’est un grand moment qu’on peut certainement considérer comme le plus grand de l’histoire des Alouettes, assure pour sa part M. Martel.
La misère des années 80

La déception ressentie par les Alouettes de Montréal au cours de la saison 1986 s'est reflétée dans les gradins.
Photo : La Presse canadienne / Bill Grimshaw
Après les sommets viennent les années plus difficiles. Le contraste avec la décennie précédente est brutal. Un cycle de gloire, de chute et, éventuellement, de renaissance qui reviendra plus d’une fois dans l’histoire des Alouettes.
Au début des années 1980, le club est rattrapé par d’importantes difficultés financières. En 1982, cette première incarnation des Alouettes cesse ses activités.
La métropole québécoise ne reste toutefois pas longtemps sans football. Une nouvelle franchise voit immédiatement le jour sous la propriété de Charles Bronfman, également propriétaire des Expos. Incapable de récupérer le nom des Alouettes, elle est baptisée Concordes de Montréal. Mais les beaux jours ne reviennent pas.
Après quatre saisons sous le nom des Concordes, les Alouettes renaissent en 1986. Pour une seule saison, toutefois. En juin 1987, toujours aux prises avec d’importants problèmes d'argent, l’organisation cesse ses activités à la veille du début de la saison.
Le contraste est saisissant. Dix ans après avoir attiré près de 70 000 personnes au Stade olympique pour remporter la Coupe Grey, les Alouettes ont complètement disparu du paysage montréalais. Mais l’histoire de ce club, qui semble toujours trouver une façon de renaître, est loin d’être terminée.
J’aime croire qu’on est comme les irréductibles Gaulois. On en a en dedans. On a du front tout le tour de la tête. On a du chien. Et on n’a pas peur des défis, souligne Étienne Boulay, secondeur de la grande génération qui suivra, à propos de cette résilience qui semble faire partie de l’ADN du club.
La renaissance, puis l’âge d’or

Le légendaire quart-arrière Anthony Calvillo a soulevé la coupe Grey à trois reprises avec les Alouettes de Montréal.
Photo : The Canadian Press
Il faut attendre neuf ans. En 1996, après la fin de l’aventure américaine de la LCF, les Stallions de Baltimore, champions en titre de la Coupe Grey, déménagent à Montréal.
Les Alouettes sont de nouveau en vie, et un autre heureux hasard contribue bientôt à relancer le club. En 1997, un concert de U2 force les Alouettes à déplacer un match éliminatoire du Stade olympique au Stade Percival-Molson. L’expérience est un succès et l’équipe s’y installe définitivement l’année suivante.
Le vieux stade devient rapidement l’un des symboles de la renaissance. De 1999 à 2010, les Moineaux y disputent 100 matchs de suite à guichets fermés.
Sur le terrain aussi, une génération dorée prend forme. Anthony Calvillo arrive en 1998 et deviendra le passeur le plus prolifique de l’histoire de la LCF. Autour de lui, Ben Cahoon, Mike Pringle, Scott Flory, Bryan Chiu et plusieurs autres donnent un visage à cette nouvelle époque, bâtie sous la direction de Jim Popp, grand architecte de la renaissance du club.
Pendant plus d’une décennie, Montréal devient presque un habitué de la Coupe Grey. Les Alouettes y participent huit fois entre 2000 et 2010 et la remportent trois fois. Don Matthews les ramène au sommet en 2002, 25 ans après l'Ice Bowl, avant que la génération Calvillo termine la décennie avec deux conquêtes consécutives, en 2009 et 2010, sous Marc Trestman.

Marc Trestman et Jim Popp célèbrent la victoire des Alouettes à la finale de la Coupe Grey en 2009.
Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld
C’est dur de ne pas parler de notre Coupe Grey de 2009, affirme Boulay lorsqu’on lui demande de choisir son moment le plus marquant de l’histoire des Alouettes.
Ce match-là, on perdait par 16 points avec 10 minutes à faire. Il fallait qu’on orchestre une fin de match parfaite pour remonter, et on l’a fait. [...] C’était une scène de film. La façon dont on a gagné. Le fait [pour les Roughriders de la Saskatchewan, NDLR] d’avoir trop de joueurs sur le terrain…
La séquence qu’on a connue était tout simplement anormale, se rappelle Popp avec nostalgie. À un certain moment durant cette décennie, on était au 2e rang des équipes les plus victorieuses de tous les sports professionnels en Amérique du Nord. Seuls les Patriots de la Nouvelle-Angleterre avaient gagné davantage.
Une stabilité qui finit toutefois par s’effriter avec le départ de ses principaux artisans. Calvillo dispute son dernier match en 2013. Popp quitte à son tour l’organisation quelques années plus tard.
Puis, les années difficiles reviennent. Montréal rate les séries de 2015 à 2018. Les entraîneurs et les quarts-arrières se succèdent. Même l’arrivée très médiatisée de Johnny Manziel tourne au désastre.
En 2019, les problèmes dépassent de nouveau le terrain. La famille Wetenhall remet l’équipe à la LCF, qui doit en assurer temporairement l’exploitation.
Plus de 30 ans après la disparition de 1987, les vieux démons refont surface. Montréal va-t-elle à nouveau perdre ses Alouettes?
Les Alouettes d’aujourd’hui

Pierre Karl Péladeau, nouveau propriétaire des Alouettes de Montréal, lors d'une conférence de presse au Stade olympique en 2023
Photo : Radio-Canada / Charles Contant
La réponse ne vient pas immédiatement. Après un nouveau changement de propriétaires, en 2020, l’incertitude revient et, en 2023, la LCF doit encore une fois reprendre temporairement les commandes de l’organisation.
Pendant ce temps, pourtant, les bases des Alouettes actuelles commencent déjà à se mettre en place autour du directeur général Danny Maciocia et de l’entraîneur-chef Jason Maas.
Puis, en mars 2023, Pierre Karl Péladeau fait l’acquisition de l’équipe. Quelques mois plus tard, comme un autre rappel de cette étrange capacité du club à renaître au moment où on le croit en difficulté, Montréal remporte la Coupe Grey. C'est son premier championnat en 13 ans.
Depuis, les Alouettes ont retrouvé une stabilité longtemps recherchée. Premiers dans l’Est en 2024, finalistes de la Coupe Grey en 2025, ils figurent encore parmi les meilleures équipes de la LCF en cette saison de leur 80e anniversaire.

Les Alouettes de Montréal trônent au sommet de la LCF depuis le début de la saison.
Photo : La Presse canadienne / Christopher Katsarov
Huit décennies après que Léo Dandurand s'est demandé si les Canadiens français adopteraient le football, les Alouettes sont toujours là.
Leur histoire n’a jamais été linéaire. Elle est faite de Coupes Grey et de crises financières, de foules de près de 70 000 personnes et de longues traversées du désert. Elle est surtout faite de renaissances.
Impossible de raconter 80 ans d’histoire sans laisser de côté certains de ceux qui l’ont écrite : Virgil Wagner, Herb Trawick, Hal Patterson, George Dixon, Sonny Wade, Peter Dalla Riva, Junior Ah You, Mike Pringle, Ben Cahoon et tant d’autres noms dont les chandails retirés ornent aujourd’hui le Stade Percival-Molson.
Des générations de joueurs, d’entraîneurs, de dirigeants et de partisans qui ont contribué à garder le football bien vivant à Montréal.
Et peut-être est-ce finalement ce qui définit le mieux les Alouettes après 80 ans. Une équipe qui a connu plusieurs vies et qui, chaque fois qu’elle semblait sur le point de disparaître du paysage montréalais, a fini par y retrouver sa place, contre vents et marées.


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