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Lecture : Condorcet, un intellectuel en politique, par Elisabeth Badinter et Robert Badinter, 1988. Présentation par Cyril Grataloup

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Condorcet est un grand philosophe, académicien et député à la Législative puis à la Convention. Il a combattu les injustices tout au long de sa vie et défendu les opprimés. Il a beaucoup œuvré pour donner une Constitution à la France et élaborer un plan d’instruction publique. Mais ses ennemis l’ont combattu jusqu’à obtenir un décret d’accusation contre lui en 1793…

J’ai rédigé ce résumé en 5 parties :

1/ Ses amitiés et ses « maîtres »

2/ Son mariage avec Sophie

3/ Ses combats

4/ Son rôle pendant la révolution

5/ La révolte de Condorcet et sa mort.

Nicolas Caritat de Condorcet naît le 17 septembre 1743 à Ribemont dans l’Aisne. Cinq semaines plus tard son père, capitaine de régiment, meurt au cours de manœuvres d’entraînement. Sa mère très pieuse, l’élève seule. Placé chez les Jésuites, il est souvent humilié en raison de leur sévérité et des multiples coups de fouet reçus. Il est un jeune homme timide, mal à l’aise avec les autres, sans véritable ami au collège. Grâce aux mathématiques et à la géométrie, il va trouver son bonheur, un univers d’idées et de chiffes. Pour lui, la réflexion scientifique permet de se hausser au-dessus des misères de la vie. Quand tout va mal, il nourrit son esprit de mathématiques et la vie redevient supportable. Il a un goût pour l’abstraction et le travail solitaire. Il développe par exemple le célèbre paradoxe de Condorcet.

  1. Ses amitiés et ses « maîtres »

Condorcet a trois pères spirituels. D’abord d’Alembert, qui lui enseigne l’amour de la vérité. Il  est un homme très drôle qui peut faire mourir de rire tout un salon, un conteur d’un grand talent de mime. Il apprend à Condorcet à mépriser l’argent et à tenir ses distances à l’égard des grands de la Cour. Ensuite, Turgot qui lui enseigne la passion du Bien public. Enfin, Voltaire et le refus de l’injustice. Condorcet écrit « Jamais une injustice ne peut être un motif d’en commettre une autre ». Voltaire a déjà 70 ans lorsqu’il rencontre Condorcet. Voltaire meurt en 1778, les autorités de l’Etat et le clergé veulent l’humilier, il est inhumé clandestinement à l’abbaye de Seillières près de Troyes. Condorcet devient inspecteur des Monnaies et travaille avec Turgot au ministère. Il s’inquiète du déficit budgétaire avant la révolution.

  • Son mariage avec Sophie

En décembre 1786, il se marie avec Sophie de Grouchy dans la chapelle du château de Villette. C’est une femme belle et intelligente. Les témoins de Condorcet sont le marquis de La Fayette et le marquis de Puy-Montbrun. Du côté de Sophie, c’est son oncle Dupaty, président du parlement de Bordeaux, avec qui Condorcet travaille à préparer la défense de 3 accusés… Sophie tient un salon où se retrouvent des savants du monde entier passant par Paris, intellectuels et philosophes. Ils auront une fille, Eliza (Alexandrine), en avril 1790, dont le parrain est le duc de La Rochefoucauld. Elle épousera en 1807 le général irlandais O’Connor.

  • Ses combats

Face à une justice criminelle, Condorcet s’indigne et se bat pour la réformer. En effet, des juges condamnent des femmes à être brûlées vives pour des crimes imaginaires. Il souhaite l’abolition de la peine de mort. Il œuvre également pour l’élaboration d’un grand plan d’instruction face à l’arbitraire et aux superstitions, seule façon pour vivre en liberté selon lui. Il veut laïciser l’enseignement en soustrayant l’instruction des peuples au clergé. Aussi, il œuvre pour le droit des femmes (droit de vote, droit au divorce). Il est le plus grand féministe de son siècle ! Il demande la fin de l’esclavage car les Noirs se voient refuser la qualité d’homme …

  • Son rôle lors de la Révolution

Il est un noble et souhaite être élu lors des élections de mars 1789, d’abord dans l’ordre de la noblesse. Condorcet n’est pas fortuné, n’est pas un grand seigneur comme ses amis La Fayette ou La Rochefoucauld et n’a pas un grand talent oratoire. Toutefois il est académicien. Mais il échoue lors de l’élection. Il n’est pas enraciné localement et la noblesse ne lui pardonne pas ses idées libérales. En avril 1789, des émeutes ont lieu. Les denrées sont très chères, la misère très présente. La France est au bord de la banqueroute. Puis c’est la prise de la Bastille le mardi 14 juillet, Condorcet ne joue pas de rôle précis, il est à Paris et le 15 juillet, il est à l’Académie. Des châteaux sont brûlés, des seigneurs chassés par les paysans. En octobre 1789, face à la colère du peuple, le Roi quitte le château de Versailles qui est forcé par les émeutiers et part pour Paris.

Le 14 juillet 1790, le Roi jure fidélité à la Nation. Mais le 21 juin 1791, le Roi et sa famille prennent la fuite et le 22 juin il est arrêté. La Fayette est soupçonné de l’avoir aidé à fuir. C’est une humiliation pour le pouvoir royal. Il est conduit aux Tuileries sous surveillance. Condorcet considère que le Roi a rompu la confiance du peuple, qu’il a arraché le voile des illusions et qu’il faut désormais proclamer la République. Danton, quant à lui, veut un conseil de régence. Mais l’Assemblée nationale n’est pas prête pour proclamer la République, Condorcet le sait.

En juillet 1791, les troubles se poursuivent, des huées contre les troupes, des jets de pierre déclenchent une fusillade ordonnée par La Fayette qui provoque des dizaines de morts au Champ de Mars. La famille de Condorcet, Sophie et Eliza se trouvaient sur place. La rancœur contre La Fayette ne lâchera plus Condorcet. Il lui reproche d’être dirigé par des intrigants. Il reproche aussi à ses anciens amis (La Rochefoucauld, Montmorency etc) de vouloir une monarchie constitutionnelle et non la République. La fracture est là, elle va s’élargir jusqu’à la rupture.

En septembre 1791, il devient député… Il continue son travail de journaliste. L’Assemblée constituante devient l’Assemblée législative avec les Girondins très puissants (Vergniaud, Guadet, Gensonné, Brissot etc). Les anciens députés ne pouvaient pas se représenter, donc Robespierre, Sièyès, Talleyrand, Barnave, Lameth, par exemple, perdent leur siège. Le 25 octobre 1791, il monte à la tribune pour la première fois. Il n’est pas un grand orateur à la différence de Vergniaud ou de Mirabeau. La plume lui convient mieux que la tribune. Condorcet a aussi changé, il devient tranchant dans ses propos et s’emporte parfois. Face à la calomnie, il est aussi inquiet de voir ses convictions ne pas triompher.

Un danger extérieur menace la Révolution française en fin d’année 1791: la guerre. L’empereur d’Autriche, le Roi de Prusse veulent écraser la révolution. En France les patriotes, Brissot, Vergniaud veulent la guerre pour démasquer le Roi et consolider la liberté. D’autres comme La Fayette ou le ministre des Affaires étrangères Dumouriez veulent la guerre pour s’assurer le pouvoir. Robespierre est contre car en cas de victoire, la monarchie sera renforcée et en cas de défaite, l’Ancien Régime sera restauré et donc la Révolution sera vaincue dans les deux cas. Quant à Condorcet, bien qu’il considère la guerre comme une barbarie, il la juge inévitable, elle montrera au grand jour les trahisons de la Cour du Roi. N’est-ce pas une erreur  de perspective? chercher dans la guerre une réponse à un problème de politique intérieure ?

Des émeutes éclatent en janvier 1792 en raison de la crise des subsistances, de l’inflation… des épiceries sont pillées, le maire d’Etampes est massacré. En février 1792 , Condorcet préside la Législative pendant deux semaines, il en sort épuisé ayant une santé fragile et la voix frêle, il est régulièrement hué par le public royaliste dans les tribunes, insulté de « factieux républicain », « anarchiste », « brigand ».

En avril 1792, l’étau se resserre contre les monarchistes car l’empereur d’Autriche François II indique que son armée défendra les princes d’Empire s’ils sont attaqués, il resserre l’alliance avec le Roi de Prusse, repousse les demandes françaises. Le Roi Louis 16 se rend à l’assemblée pour proposer la guerre contre le Roi de Bohême et de Hongrie. L’Histoire bascule, l’Assemblée vote pour la guerre, Condorcet a fait deux discours en ce jour de vote : l’un en faveur de l’instruction publique, c’est le philosophe qui parle, mais quasiment inaudible en raison de l’agitation à l’Assemblée, l’autre pour justifier la guerre où il est acclamé et c’est le politique parle.

Le 20 juin 1792, les manifestants forcent l’entrée des appartements du Roi, ce dernier doit mettre le bonnet rouge sur la tête ! C’est l’humiliation pour les royalistes. Sur le front, l’armée française recule, La Fayette abandonne son armée. La patrie est en danger. A la tribune, le 7 juillet, Condorcet accuse les ministres d’avoir refusé d’envoyer les troupes nécessaires. Toutefois, il s’enferme avec les Girondins dans leur stratégie d’un changement ministériel, tout en maintenant le Roi, alors que se prépare une nouvelle révolution ! Car la situation se radicalise en deux semaines. Le 1er aout 1792, Paris prend connaissance du manifeste du Duc de Brunswick : il s’agit d’une menace contre ceux qui font outrage au Roi de France. Qui va provoquer la déchéance du Roi ? l’Assemblée ou l’insurrection ?

Lors du discours de Condorcet du 09 août 1792, il temporise au sujet de la déchéance du Roi, il rate son rendez-vous avec l’histoire. De plus l’Assemblée a refusé l’arrestation de La Fayette concernant un supposé complot visant à enlever le Roi. Condorcet s’est abstenu. Dans la nuit du 10 août l’insurrection commence ! il y a des milliers de morts ! Le destin se joue ailleurs qu’à l’Assemblée. Des canons sont braqués contre le château des Tuileries où réside le Roi. Il est chassé du château, il se réfugie à l’Assemblée, protégé par des gardes nationaux. Des documents compromettant pour le Roi sont trouvés dans une armoire de fer attestant que le Roi cherchait des appuis auprès des Cours étrangères. Le 13 août, la Commune, dominée par Robespierre, se fait remettre le Roi et sa famille et les enferme au Temple, Paris est une ville morte, les manifestants via les sections visitent les maisons et massacrentles royalistes, les Suisses, les aristocrates. Les ministres sont arrêtés. Un conseil exécutif est créé, Danton devient ministre de la Justice, c’est un grand orateur et Condorcet est séduit par cet homme politique d’exception. L’Assemblée Législative devient la Convention en septembre 1792. Il y a eu très peu de participation lors de l’élection.  Les Prussiens entrent dans Verdun ce qui provoquent une flambée de violence, les révolutionnaires craignent d’être massacrés à leur tour ! Les massacres se poursuivent début septembre : près de 1000 détenus sur 2800 sont massacrés du 2 au 7 septembre par des boutiquiers, artisans, anciens soldats etc. Le duc de La Rochefoucauld, président du directoire de Paris, homme droit et respecté, est massacré devant sa mère et sa femme par des volontaires bretons en route pour l’armée, le comité de surveillance de la Commune ayant émis un mandat d’arrêt contre lui.  Marat a appelé à ces crimes dans son journal, certains estiment que le peuple est manipulé par ces scélérats donc il faudrait ne pas blâmer le peuple ? Un insupportable silence couvre ces crimes comme si on voulait y jeter un voile pour ne pas les voir, même Condorcet ne dit mot comme s’il avait honte de ces abominations. Où est passé le philosophe des Lumières ? En condamnant tardivement les massacres, c’est son silence qu’il condamnait…

A la Convention, Cordorcet est élu député de l’Aisne. Pétion est président de l’Assemblée. Entre les Montagnards et les Girondins, les modérés de la Plaine sont les arbitres. Cette Assemblée ressemble à une arène de gladiateurs, la violence physique y est régulière. Condorcet va se tenir en retrait, il est un homme épuisé par les épreuves.  Les royalistes se cachent, la royauté est abolie. Cette république naissante est prise en étau entre le danger extérieur (Autriche, Prusse…) et le danger intérieur (propagande contre-révolutionnaire, les royalistes…)

Condorcet prône l’union des Républicains face à l’affrontement Girondins et Montagnards, il va finir par rompre avec les Girondins. Robespierre est son ennemi. Sur le front, l’armée française gagne du terrain, Verdun est repris, l’armée occupe la Belgique en novembre 1792. Brissot veut que tous les peuples se soulèvent contre leurs rois. Condorcet fait partie du comité pour écrire la nouvelle Constitution avec Sièyès, Brissot, Pétion, Vergniaud etc.

Le procès du Roi va avoir lieu. Condorcet ne pas jouer de grand rôle à la différence de Saint Just, Robespierre, Barère, Vergniaud, Danton. A la tribune pour la première fois, Saint Just (26 ans) accuse le Roi, les documents retrouvés dans l’armoire de fer attestent de la trahison du Roi. Condorcet est contre la peine de mort, il demande un procès avec des juges nommés par les corps électoraux des départements, il demande des travaux forcés si le Roi est condamné. Robespierre ne veut pas de procès ! L’Assemblée va finalement juger le Roi. Le duc d’Orléans, Philippe Egalité, va-t-il être installé sur le trône selon le souhait des Montagnards ? Les députés de   La Plaine sont mis sous pression. Le 11 décembre 1792, le Roi se défend devant les députés dont la moitié le voit pour la première fois. Barère préside la Convention. Ils font face à un Roi qui commet une faute politique majeure : il se comporte en accusé, il accepte le procès, il se plie à la loi des vainqueurs. Il dénonce le triomphe de la force sur le droit. Les avocats du Roi font leur possible malgré le manque de temps pour préparer la défense:  Malherbes, Tronchet, De Sèze. C’est un faux procès ! le scrutin est public, le public en tribunes scrutant chaque voix ! le choix politique l’emporte sur la conscience et le secret du vote.

691 députés sur 718 votent pour la culpabilité dont Condorcet, 27 ne se prononcent pas, aucune voix contre. Quelle peine alors ? Le 17 janvier 1793, Vergniaud préside et proclame le résultat : 366 députés votent la mort sur 721 votants (361 votes nécessaires pour la majorité absolue), l’ambiance est terrible dans la grande salle de la Convention, d’autant plus qu’une critique sur le décompte apparaît ! Condorcet vote contre la mort. Le 21 janvier 1793, Louis XVI est exécuté. Paris est silencieux et rempli de soldats. Cette exécution marque la défaite des Girondins. Les Montagnards vont se déchaîner contre les Girondins et les amis de Condorcet d’autant plus qu’ils contrôlent le Comité de Surêté Générale. Condorcet n’est plus Girondin et n’a pas rallié les Montagnards, cette indépendance limite son influence et lui interdit le pouvoir. Lors de ce procès du Roi et cette grande tourmente, Condorcet a suivi ses convictions, il n’a pas manœuvré comme Brissot et ne s’est pas démenti comme Vergniaud.

Mais le 1er février 1793, la France déclare la guerre à l’Angleterre et à la Hollande puis contre l’Espagne le 1er mars ; le prix des denrées augmente fortement, des émeutes ont lieu. Condorcet et le comité achèvent la rédaction du projet de Constitution. Un texte très dense, trop détaillé, trop complexe ? La présentation à la tribune est laborieuse, Condorcet est fatigué, sa voix est faible, Barère est contraint de le remplacer. Le projet est adopté, l’Assemblée ordonne son impression et l’envoi dans toute la France, la discussion est reportée dans deux mois pour laisser aux députés le temps de faire des propositions. Les Montagnards ne veulent pas de cette Constitution car ayant actuellement le pouvoir, cela provoquerait une dissolution de la Convention et la perte de leur pouvoir.

Un groupe de députés, « les Enragés » (Chabot, Hébert, Collot d’Herbois, etc), considérés comme des anarchistes, comploteurs, cherchent l’insurrection. Hébert est un des procureurs à la Commune et journaliste, rédacteur du « Père Duchesne ». Marat dénonce les accapareurs pour les exécuter. Condorcet cherche l’apaisement mais les passions sont plus fortes, les haines terribles d’autant plus que l’armée recule sur les fronts, les Prussiens progressent en Belgique. Dumouriez commandant des armées, se rend aux Autrichiens en avril 1793. Cela est vu comme une trahison qui déstabilise les Girondins.

Les Enragés veulent renverser la Convention, des émeutiers cassent le matériel au sein des rédaction de journaux, Condorcet cesse son travail de journaliste, il est désormais interdit de cumuler avec la charge de député.  Le voilà sans journal, sans parti, il est affaibli.

Robespierre  obtient la création d’un Tribunal révolutionnaire et le 6 avril 1793 est créé le Comité de Salut public composé de 9 membres (à majorité montagnarde, avec Danton, Saint Just, Barère …) il remplace le Comité de défense générale. Condorcet n’obtient aucune voix, c’est un échec. La Révolution dérive loin des objectifs que Condorcet lui avait assignés. Marat et Robespierre veulent écraser les Girondins (Guadet, Gensonné, Brissot, Vergniaud etc) considérés comme des traîtes, complices de Dumouriez et des généraux de l’armée. Les pétitionnaires de la section Bon Conseil viennent aussi à la barre de la Convention pour dénoncer les traîtres, des députés viennent armés lors des séances.

Le 13 mai 1793, à la tribune pour la dernière fois, Condorcet dénonce les troubles intérieurs et les divisions intestines qui exposent la République dont le seul remède est l’établissement d’une Constitution républicaine, mais ce jour-là, son message est d’avance perdu. Un grand tumulte accueille ses propos. Le Montagnard Thuriot lui succède à la tribune et dénonce ce projet.

Des pétitionnaires des sections de Paris viennent réclamer l’arrestation de 22 députés Girondins et 2 ministres (Clavière et Lebrun). La Commune et un comité insurrectionnel font pression sur Hanriot qui commande l’armée parisienne pour encercler la Convention la nuit du 2 juin 1793, les canons sont braqués contre la Convention, c’est le coup de force contre l’Assemblée et un outrage inouï, mais seuls 150 députés sont présents avec des délégués des sections présents sur les bancs. Le président est Hérault de Séchelles. Les députés présents doivent voter pour l’arrestation des Girondins mais ces derniers et Condorcet  sont absents.

  • La révolte de Condorcet, puis sa mort

En juin 1793, Condorcet refuse la voie tranquille aux côtés de sa femme et sa fille, il n’accepte pas l’attentat, l’outrage du 2 juin contre l’Assemblée et le décret d’arrestation contre ses amis Girondins, bien qu’il ait pris ses distances avec eux, il n’accepte pas cette violence et cette injustice. Sur 12 députés de l’Aisne, 7 signent une protestation contre cet outrage, dont Condorcet. Le député montagnard Legendre accuse Condorcet de « factieux ». Barère est à la manœuvre pour rédiger une Constitution en une semaine ! Elle est adoptée, c’est un texte bâclé rédigé par les Montagnards, voté par une centaine de députés donc une assemblée épurée, prostrée. Pour Condorcet, ce texte est un avorton constitutionnel, un brouillon ! C’est trop pour lui alors il se révolte ! Non pas en montant à la tribune car il connaît ses limites, mais en écrivant… Il attaque le Comité de Surêté Générale « ces hommes qui flattent le peuple et l’entraine à des violences », il dénonce le coup de force contre la Convention. Il publie son texte, son « Adresse aux Français » anonymement. Mais le 8 juillet 1793, François Chabot au nom du Comité de Surêté Générale accuse Condorcet ou plutôt « Coundourcet » car il parle avec l’accent méridional. Cet activiste au bonnet rouge, le bouffon des dîners républicains, ex-capucin, escroc qui sombrera dans l’affaire de la compagnie des Indes, cet inquisiteur lâche sera plus tard guillotiné avec Danton. Chabot, l’« Enragé » réclame un décret d’arrestation contre Condorcet pour cet écrit infâme et contre le député Dévérité pour justifier un soi-disant complot. Une poignée d’hommes décide alors du sort de Condorcet, sans débat. Ce dernier devient dès lors un homme traqué. Son ami Cabanis le prévient du décret et Condorcet trouve refuge chez Mme Vernet, veuve, près du jardin du Luxembourg (au numéro 15 de la rue Servandoni, une plaque rappelle le séjour de Condorcet, se cachant pour éviter l’arrestation). Il se cache ici de juillet 1793 à fin mars 1794) entouré de Mme Vernet, sa servante et Monsieur Sarret, géomètre,  ami de Mme Vernet. Selon Condorcet, la Convention n’étant plus libre, ses lois n’obligent plus les citoyens.

Il écrit un texte « Fragment de justification » car il sait que s’il est arrêté, il ne pourra pas s’expliquer. Mais il se déchire intérieurement… Sophie vient le voir en cachette malgré le danger et l’implore de se concentrer sur autre chose car il est en train de se détruire. Il va donc écrire « Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain » en levant les yeux vers l’avenir, vers les sommets, la seule voie qui lui reste ouverte vers la liberté. Il porte en lui le trésor d’une mémoire sans faille, celle d’un homme qui a immensément lu et beaucoup retenu. Sa femme et Mme Vernet lui apportent également des ouvrages. Il retrouve ses maîtres, D’Alembert, Turgot, Voltaire, ainsi que la paix intérieure.

Mais le 30 octobre 1793, le Montagnard Amar au nom du Comité de Sûreté Générale demande de juger Condorcet avec les Girondins (Brissot étant le principal accusé…) et le 31 octobre 1793, 32 Girondins sont exécutés. Désormais, Condorcet craint que son hôte, Mme Vernet soit aussi arrêtée. Elle lui répond « le Comité de Salut Public met hors la loi mais il ne met pas hors de l’humanité ». Et Sophie ? son père a été arrêté. Elle aime son mari mais décide de divorcer pour se protéger et protéger Eliza, le14 janvier 1794.

Le 13 mars 1794, Saint Just lit un rapport à l’assemblée, il veut faire exécuter les partisans de Danton et de Hébert. Le 24 mars Hébert est guillotiné, puis c’est au tour de Chabot, Basire, Danton, Desmoulins le 5 avril 1794.

L’hiver 1794 est rigoureux, Condorcet veut fuir cette maison, convaincu qu’il ne survivra pas à cette épreuve, il pardonne à ses ennemis. Dans son testament, il n’y a pas de sentiment de vengeance. Il décide de fuir chez ses amis Suard à Fontenay aux Roses avec l’aide de M. Sarret, mais il est fatigué, a de la peine à marcher. Les Suard sont absents, il passe deux nuits dehors. Puis il parvient à voir Suard… mais Condorcet décide de repartir. Que se sont-ils dit ?  Il marche puis entre dans une auberge, il est repéré par des Jacobins locaux et dénoncé. Il est arrêté à Clamart. Sans papier d’identité, il dit se nommer Pierre Simon. Il est conduit à la prison de Bourg égalité près de Clamart. Le 29 mars 1794, il est trouvé mort dans sa cellule. Le 30 mars au cimetière de Bourg Egalité, on mit le cadavre dans la fosse commune. Le cimetière a disparu depuis longtemps.

S’est-il suicidé ? Est-ce un infarctus ? Il est très probable que son ami Cabanis lui avait remis un poison dissimulé dans ses vêtements ou dans sa bague. Ainsi il voulait échapper à ses bourreaux. Il lui a été épargné la souffrance et l’ignominie du supplice. Il n’est pas l’homme d’une ultime bravade sur l’échafaud.  Et à la République, il a été épargné la honte du parricide, le crime de frapper le dernier des philosophes sans qui elle n’eût point existé.

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