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J’ai déménagé à Toronto à l’automne 2010, quelques semaines à peine avant l’onde de choc que fut l’élection de Rob Ford (le frère de Doug Ford) à la mairie de la métropole. Partout autour de moi, on maudissait… Mike Harris, l’ex-premier ministre ontarien d’allégeance conservatrice à l’origine des fusions municipales de 1998. C’est que très peu d’électeurs de Toronto, telle que la ville était comprise historiquement et socialement, avaient voté pour Rob Ford.
On me racontait que Harris avait redessiné la carte électorale de Toronto expressément pour « noyer » le vote de la ville centre, plus libéral, dans le vote plus conservateur des banlieusards. Les années passées à voir les Torontois paniquer sous l’administration Ford m’ont appris un principe politique très clair : rattacher les banlieues à la ville avantage la droite. Et la leçon n’est pas vraie que pour Toronto.
Je repensais à cette époque en regardant le détail des sondages dont nous sommes abreuvés quasi quotidiennement en cette période d’élections provinciales. Le plus souvent, on nous présente le détail régional des intentions de vote en découpant la région métropolitaine de recensement (RMR) de Montréal, celle de Québec, puis le reste de la province. C’est un choix. J’avance ici l’hypothèse que, par ce choix, on nous présente la réalité politique québécoise comme si nous avions de fait opéré de grandes fusions à la Mike Harris — et que ce choix a des conséquences.
Par exemple, lorsqu’on parle des intentions de vote dans la « région de Québec », on se base sur la RMR de Québec, qui inclut la rive sud du Saint-Laurent jusqu’à Beaumont et le nord jusqu’à l’entrée de Portneuf. C’est une « fusion municipale » qui a des effets importants sur la manière de présenter les appuis à des projets comme le troisième lien ou le tramway de Québec. De manière plus large, présenter les données par RMR peut avoir une forte incidence sur la manière dont les partis politiques comprennent la popularité de mesures qui touchent le transport en commun, d’une part, et le développement autoroutier, d’autre part.
On pourrait aussi, en complément, présenter un découpage des électeurs du Québec selon qu’ils résident dans une circonscription urbaine, banlieusarde ou rurale. Ce serait un autre choix. Après tout, à bien des égards, les intérêts des électeurs de Rosemère ressemblent plus à ceux des électeurs de Cap-Rouge qu’à ceux de Verdun, de Saint-Roch ou du centre-ville de Sherbrooke.
Si les analystes politiques pouvaient déterminer en un coup d’œil qu’une formation politique cartonne auprès des banlieusards, mais traîne de la patte chez les urbains ou les ruraux, les commentaires médiatiques et les stratégies des partis évolueraient en conséquence. Car, en politique, ce sur quoi on insiste dans le discours crée du réel.
Tout comme, à l’heure actuelle, on collecte et on présente les données sur la popularité des idées ou des formations politiques en fonction de l’âge ou du sexe des électeurs. On sait qu’un leader politique donné doit travailler sur son appui auprès de l’électorat féminin parce qu’on le mesure, d’une part, et qu’on insiste sur ces mesures dans la présentation des résultats, d’autre part. Si on ne le mesurait pas, la question du vote des femmes pourrait s’effacer des consciences, et donc des stratégies des partis.
Pour s’assurer que les échantillons de personnes sondées sont correctement pondérés en fonction des données du recensement, des firmes de sondage collectent déjà des données sur le niveau de scolarité de leurs répondants — sans que les résultats soient nécessairement publiés. Étant une femme curieuse, j’aimerais le savoir, moi, semaine après semaine, pour qui ont l’intention de voter les universitaires du Québec, et quel candidat a plutôt la faveur des gens qui ont un DEP.
On pourrait aussi tout à fait nous présenter des sondages qui ventilent les données en fonction du niveau de revenu des répondants. Pour le dire crûment : pour qui votent les riches et pour qui votent les pauvres ? Je continue d’être curieuse, et souhaiterais aussi savoir pour qui ont l’intention de voter les propriétaires et les locataires. Au milieu de cette crise du logement et du coût de la vie, le simple fait de pouvoir faire la nouvelle régulièrement avec ces données pourrait avoir une incidence sur les propositions perçues comme « politiquement réalistes ».
Vous me voyez aller. Non seulement la manière convenue de faire du sondage électoral opère une « fusion forcée » des citadins avec les banlieusards, mais plus largement, elle insiste peu sur la diversité des intérêts économiques des Québécois. On parle par exemple du « vote des jeunes » pour mettre en avant des mesures d’accès à la propriété. Mais les jeunes mieux nantis qui peuvent économiser ou qui hériteront de leurs parents ne bénéficient pas des mêmes solutions politiques que les jeunes plus défavorisés : l’imprécision des données nourrit nécessairement des angles morts.
Ce qu’on mesure à plus soif, toutefois, c’est le fameux « vote francophone ». Surtout compris et pondéré, faut-il préciser, en s’appuyant sur la donnée du français comme « langue maternelle » dans le recensement. On a donc complètement normalisé, au Québec, une définition du « francophone » qui s’appuie sur la mesure la plus exclusive qui soit — la langue maternelle — plutôt que sur la maîtrise ou la pratique du français. Ce faisant, et ça paraît beaucoup dans l’analyse politique qu’on en fait, les principaux partis comprennent surtout le « vote francophone » comme une mesure des opinions politiques du groupe ethnique majoritaire plutôt que comme une mesure strictement linguistique.
En soi, il n’y a rien de mal à mesurer des intentions de vote en fonction de l’ethnicité. On a aussi l’habitude de le faire — et de manière beaucoup plus détaillée — dans les sondages politiques aux États-Unis. Ce qui pose problème, c’est cette présentation courante du « vote francophone » comme étant « celui qui compte », jumelée à une invisibilisation de la diversité socioéconomique du Québec — y compris au sein des « francophones ».
En clair, le statu quo présente les « francophones » comme un groupe politique plus homogène qu’il ne l’est, ce qui ne sert même pas nécessairement l’intérêt politique et économique de tous ces « francophones », sans parler des « autres ».


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