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Le visage méconnu de Michel Chartrand

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Seize ans depuis que mon père, Michel Chartrand, est mort, seize ans qu’il n’est plus question de lui sur la place publique. Que connaissent de lui les personnes de moins de 50 ans ? Sans doute peu de choses, ou rien du tout. Quant aux plus âgées, certaines vous diront qu’il a défendu les travailleurs, les travailleuses et les plus démunis de la société, qu’il a participé à des grèves importantes, qu’il a œuvré pour la défense de la santé et de la sécurité au travail. On dit que c’était un syndicaliste.

Michel n’a pas fait carrière dans le syndicalisme. Durant ses cinquante années de travail salarié, il a travaillé dix ans au service des syndiqués dans plusieurs régions, que ce soit pour la fondation d’un syndicat ou pour la mobilisation lors de négociations ou de conflits de travail. Puis, il a été neuf ans dirigeant des syndicats du Montréal métropolitain de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), de 1969 à 1978. Pour lui, les syndicats étaient des outils essentiels de lutte contre l’exploitation.

En plus de son implication syndicale, sait-on que, dès les années 1940, il s’est impliqué dans le mouvement coopératif, fondant des coopératives dans le vêtement, l’épargne, le crédit et l’alimentation (magasins Cooprix), y travaillant ou les présidant ? Sait-on que, jeune, il a appris le métier de typographe, qu’il exerça pendant des années avant et après son mariage en 1942 ?

Lorsque Jean Marchand, président de la CSN, le congédie en 1959, il ouvre et gère une imprimerie pendant neuf ans pour faire vivre sa famille. On y imprimait non seulement des conventions collectives, mais aussi des revues de gauche, des essais et des ouvrages de poésie, entre autres de Vigneault et de Péloquin.

Et pourquoi n’est-il jamais fait mention de l’immense labeur, mené durant des décennies, avec ma mère, Simonne, contre le nucléaire et les armements et pour la paix dans le monde ?

Plusieurs éléments essentiels de sa personnalité et de sa vie sont encore ignorés. Alors, j’aimerais faire connaître l’homme derrière le personnage, quelques aspects de cet homme que j’ai très bien connu, à la maison, dans le travail, dans diverses activités culturelles et lors de voyages.

Un tendre géant

Mon père était un homme qui aimait non seulement sa femme, mais aussi ses enfants, avec qui il jouait des heures entières, qu’il soutenait dans des moments charnières de leur existence et qu’il éduquait, ce que peu d’hommes de son époque faisaient avec autant d’ardeur, de sensibilité et de générosité. Il ne s’est jamais assis au bout de la table, comme cela se faisait alors. C’est ma mère qui occupait cette place, et combien de fois l’a-t-on entendu nous dire : « Votre mère n’est pas votre servante. Ici, tout le monde fait sa part. » Il nous a appris à respecter autant le livreur de lait et le travailleur forestier que le curé ou le maire du village. Pour lui, la charité chrétienne n’était pas un slogan.

La poésie et la littérature ont toujours fait partie de sa vie, comme la musique classique, qu’il nous a fait découvrir dans notre tendre enfance : Beethoven, Mozart, Bach. En arts, il était plutôt avant-gardiste, passionné de danse et de peinture contemporaines. Les arts l’aidaient à vivre, comme le contact avec la nature. Ma mère et lui ont choisi de ne pas vivre à Montréal et d’élever leurs enfants dans la nature : Varennes, Boucherville, Longueuil, toujours en face du fleuve et dans une maison entourée de champs ou d’arbres. Puis à Richelieu, face à la rivière, où il a planté des dizaines d’arbres qu’il visitait régulièrement et qu’il chérissait tant.

Comme il avait peu d’argent, mon père n’a guère voyagé avant la fin de la cinquantaine. Ses premiers voyages ont été motivés par des raisons politiques au début des années 1970 : le Moyen-Orient, dont la Palestine, puis Cuba et le Chili, et, pour des raisons familiales, en Algérie, en Bolivie et en France. Plus tard, j’ai eu le plaisir de voyager avec lui pour lui faire découvrir des parties de l’Espagne, de l’Italie, où tout l’intéressait, des grands musées aux marchés publics et aux quartiers populaires. Il cherchait sans cesse le contact avec les gens du peuple, je lui servais alors d’interprète.

Il a consacré les dernières années de sa vie à lire, à écouter de la musique, silencieux durant des heures devant son feu de foyer quand il ne recevait pas ses enfants, ses petits-enfants et des amis avec grande générosité et douceur.

La riche personnalité et l’immense héritage de cet homme demeurent à découvrir pour en faire connaître la complexité. Dans mon livre publié aux Éditions Trois-Pistoles, À bas les tueurs d’oiseaux, on peut lire les témoignages de ses proches, dont celui de son ami Pierre Vadeboncœur, pour qui il était « un superbe ami de l’humanité », et celui de Victor-Lévy Beaulieu, selon qui il était le plus « surabondant des humanistes ». Oui, il était « libre et fou », comme l’a affectueusement chanté Claude Gauthier.

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