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Le tout culturel cher à Jack Lang

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Le tout culturel apparaît dans les années 1980 avec Jack Lang, ministre de la Culture. La culture au sens classique et humaniste est dépossédée de son universalité. Elle cède devant le relativisme culturel, comme l’explique Alain Finkielkraut dans « La défaite de la pensée », paru en 1987.

Le Tout culturel dit qu’« une paire de bottes vaut Shakespeare ». Nous sommes invités à un changement radical de conception : plus d’œuvres majeures, ni de négligeables productions. Tout est culturel puisque tout est émanation du groupe : les collections de pin’s, les graffitis, les défilés de mode, la musique décibels, le rap, les tags, la cuisine, le sport… Toute production, spontanée ou organisée, peut prétendre au statut culturel.

Certains artistes s’engouffrent dans la brèche, jouent sur cette récente ambiguïté en développant un alibi esthétique à partir de l’objet usuel. Dès 1917, Marcel Duchamp (1887-1955) avait ouvert la voie en exposant porte-bouteilles et autre urinoir.

Provocation ? Volonté de témoigner ? Rejet des critères esthétiques ? Libération du jugement qui fait fi des canons traditionnels ? Désespoir à trouver des repères, des certitudes dans une société envahie par l’objet ?

L’idée s’impose que la démocratie culturelle doit passer par une démocratisation de la créativité plus que des œuvres. Edgar Morin, sociologue et philosophe français, né en 1921, affirme :

« Les maisons de la culture ont été conçues comme des centres de diffusion. À notre avis, elles doivent être des fondations de créativité. Elles devraient être des centres de création, d’échanges, de rayonnement, de parole et de vie autre ».

Désormais, la culture exprime les modes de vie et le potentiel de participation ou d’invention de tout individu. La logique de l’acte prend le pas sur la logique de l’œuvre. La logique de la créativité se substitue à la logique de la création.

Alors, si tout est culturel, le ministère de la Culture doit étendre son action à tout. La politique culturelle investit de plus en plus de domaines : aide aux minorités et grands chantiers, subventions aux groupes de rock, financement de l’art lyrique, des petites compagnies locales et des institutions prestigieuses.

L’action du ministère est de plus en plus perçue comme un système d’allocations et ressources auxquelles chacun peut prétendre. La musique techno et l’IRCAM, Institut de recherche et coordination acoustique-musique. Tout est désormais prioritaire.

Les concepts s’élargissent. Ainsi, le mot art s’officialise et s’étend. Association nationale pour les arts de la mode. Centre national des arts du cirque. Festival des arts de la rue. Les arts au soleil…

L’art est partout. La culture est partout. Les pouvoirs publics se libèrent ainsi de l’angoisse de privilégier une culture dominante.

Une notion nouvelle apparaît : « La culture, c’est la fête ». Le concept se réfère implicitement aux vertus de la traditionnelle fête populaire, voire de la fête primitive. Mais cette référence est illusoire. On croit faire surgir des images de grand élan fédérateur et fraternel, de rupture avec le quotidien, de plaisir assuré, de bénévolat communautaire.

Fêtes de la musique, du cinéma, du livre, des arts plastiques, des musées, du patrimoine sont à l’initiative du ministère de la Culture.

En 1992, le ministère de la Recherche et de la Technologie a lancé La Science en Fête.

Les collectivités territoriales s’inventent des « Villes en fête », s’agissant d’une très sérieuse programmation musicale ou de festivals par milliers.

Un cracheur de feu et deux jongleurs d’un côté, trois concerts de l’autre côté, un trio de jazz par-ci, quatre élèves de conservatoire par-là, et un nouveau festival est né.

Délire verbal ? Manque de modestie ?

Les défilés syndicaux sont devenus l’occasion d’une fête. On y manifeste certes, mais aussi on y chante et on y danse, on y mange et on se déguise.

Dans les quartiers de banlieue, l’événementiel, la fête, le festival viennent un instant rompre la monotonie de la vie quotidienne. Pour s’exprimer, les jeunes recourent à certaines formes musicales, le rock et plus encore le rap, à certaines formes graphiques, le tag, à certaines formes visuelles, la vidéo.

Ainsi, la jouissance « culturelle » se démocratise. La culture connaît un changement quantitatif. Une proportion plus élevée de la population y accède. La culture connaît un changement qualitatif. Nous n’abordons plus les réalités culturelles comme le faisaient les générations du passé. La culture implique désormais une participation, une pratique de création.

À une culture élitiste, aristocratique, bourgeoise et universelle, c’est-à-dire la culture classique, cultivée, succèdent des cultures en mouvement, des cultures populaires, communautaires, spontanées, particulières et relatives, c’est-à-dire la culture mode de vie, la culture de masse, le tout culturel.

Cette révolution de la culture est étroitement liée à la révolution des moyens de communication. Mais à terme, les résultats de la démocratisation de la culture sont contestés.

Le tout culturel, la culture mode de vie, freinent ou empêchent la pénétration de la culture classique dans le peuple.

Le tout culturel, la culture fête, aboutissent à une banalisation de la culture, à une vulgarisation de l’objet culturel, à la médiocratisation de la production artistique.

Englober dans la production culturelle des œuvres récentes et mineures correspond à une mode plus qu’à un goût véritable, illustre un snobisme culturel mondain.

L’engouement éphémère pour certaines œuvres, l’extrême mobilité de ces œuvres, interrogent sur leur valeur et leur sens profond.

Par souci de modernité, par peur du conformisme, on utilise l’adjectif culturel à tort et à travers. Dès lors, la culture est partout et nulle part. Cette mode exprime les mœurs d’une population à une époque donnée, la volonté des uns de se démarquer des autres, la possibilité pour quelques-uns d’acquérir la notoriété et de faire fortune.

Cette mode du tout culturel est caractéristique de la société gauchiste née après l’accession au pouvoir de François Mitterrand le 10 mai 1981. Le fric, le clinquant, la poudre aux yeux sont rois. C’est l’oeuvre du ministre de la Culture Jack Lang qui en est l’incarnation, en assure l’éclosion, la promotion médiatique et le développement. Lui-même participe aux manifestations du tout culturel, aux fêtes, partage les goûts des banlieusards pour le tag, la techno, le rap… mais va à l’Opéra. Peut-on concilier le rap et l’Opéra ? Le rap pour les gueux, l’Opéra pour les « élites ».

Tout culturel, culte de la fête. On peut rapprocher cette mode de l’engouement pour le tout précieux, cette mode du tout savant du milieu du XVIIe siècle, chez certains nobles et certains bourgeois, mode raillée par Molière dans Les Précieuses ridicules, Les Femmes savantes, Le Bourgeois gentilhomme.

Les médias suggèrent aux lecteurs et auditeurs de fréquenter tel film, telle exposition, d’applaudir tel artiste. Leur jugement en la matière fait office de vérité révélée. Et les gens se pressent de répondre à leur appel, par souci de suivre la mode culturelle, par souci de faire comme les autres.

Mais ensuite, combien de spectacles encensés par la critique, vus par des milliers de personnes, sombrent dans l’oubli le plus total, parce que ces spectacles n’avaient pas de valeur artistique ?

Certains voient dans le tout culturel et la fête culturelle une dédramatisation de la culture, un grand rendez-vous avec la population. Mais la fête porte ses limites dans sa nature même : elle est ponctuelle, fugace, et finalement le contraire de ce lent cheminement de chacun vers la pensée.

Le public lui-même s’y perd. Ses certitudes sont ébranlées, ses convictions sont mises à mal. Les politiques entérinent le système. Ils accordent les aides nécessaires pour exposer, danser, chanter, organiser un marché exotique ou une soirée musicalo-culinaire à quiconque revendique sa moderne culturalité. Ils financent la sacro-sainte communication, clé de tout succès de tout « événement culturel ».

Ainsi, la culture de masse, le tout culturel renoncent à l’exigence didactique, esthétique, intellectuelle, au profit de la distraction, du divertissement, et de l’audimat.

La culture Lang satisfait des besoins, mais ne fait pas éprouver le désir de s’enrichir. La quantité de culture est plus demandée que la qualité. La plupart des gens vivent fascinés par la fenêtre magique de l’écran. La culture devient affaire d’absorption et d’ingestion passive. On ne saurait parler de progrès de la culture.

Sous la pulsion de l’économie et de l’idéologie, la culture s’appauvrit, s’uniformise, et conditionne les esprits. Omniprésence des images : de l’Amérique à l’Europe, les mêmes feuilletons policiers ou sentimentaux, les mêmes séries, les mêmes films de violence sont infligés.

La culture Lang est une culture du pauvre, une culture au rabais, qui donne au peuple l’illusion de s’élever dans le monde du cultivé. La fréquentation des lieux culturels augmente, particulièrement à la belle saison où les touristes visitent les sites, assistent aux spectacles en plein air. Mais la croissance du nombre de spectateurs n’implique pas l’amélioration proportionnelle du niveau culturel. Car pour profiter pleinement d’une oeuvre d’art, c’est-à-dire la comprendre, l’apprécier, le spectateur doit maîtriser différents paramètres : la connaissance de l’auteur, la connaissance de l’époque, des connaissances générales sur la littérature, la peinture, la religion, la musique…

Par exemple, comprendre Tartuffe implique de connaître le cadre historique, dans les années 1650-1660, la monarchie absolue, le courant libertin, la dévotion rigoureuse et envahissante, le rôle de la Compagnie du Saint-Sacrement, le classicisme, les idées de Molière.

Comprendre Le Printemps ou les Trois Grâces de Botticelli implique de connaître le peintre, la Renaissance dans la Florence des Médicis au XVe siècle, la mythologie romaine, la philosophie platonicienne qui accorde une grande place à l’Idée, à l’Esprit.

Or, l’école, le collège, le lycée ne transmettent plus ces connaissances parce qu’elles sont jugées bourgeoises, et anti-égalitaires par les maîtres de l’éducation, dont Jack Lang a fait partie.

Comprendre le mondialisme implique de savoir en quoi consiste le mondialisme, de connaître son organisation, son ésotérisme, ses sources occultes, ses origines secrètes, ses moyens, ses instruments, ses buts, ses finalités.

Or, les autorités et les médias se gardent bien de nous instruire sur tous ces points. Et les membres de l’Etat profond préservent leur clandestinité, entretiennent le mystère, et perpétuent l’énigme.

Parallèlement, les décideurs politiques et médiatiques exercent une pression très forte sur l’opinion. Ils cherchent à imposer aux public certains thèmes, le sexe, la violence, l’intimisme, le genre, le climat… Ils promeuvent des artistes, des goûts, des modes, des pensées. La culture Lang conditionne les esprits et soumet politiquement et culturellement les masses.

La culture Lang, une culture démagogique, laisse croire que la culture s’acquiert sans effort, que « tout se vaut ».

Mais André Malraux écrivait : « La culture ne s’hérite pas, elle se conquiert », et encore « Une culture ne meurt que de sa propre faiblesse ».

Et la culture meurt parce que les dirigeants ne veulent pas que le peuple accède à la culture, à la connaissance, au savoir, moyen cardinal et fondamental de comprendre le monde et la situation dans laquelle nous nous trouvons. Nous n’avons droit qu’à une soupe culturelle dispensée par les médias et conforme à l’idéologie mondialiste progressiste, immigrationniste, wokiste, climatique…

Jack Lang est la version française du masque culturel. Jack Lang, c’est l’immunité par la culture, le prestige comme bouclier, la naïveté comme excuse, l’art comme blanchiment. La respectabilité morale en costume artistique… Jusqu’à la chute dans l’affaire Epstein. Mais le tout culturel continue.

Jean Saunier

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