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Le temps est un fleuve

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Depuis le fond des âges, les humains ont cherché à percer l’énigme du temps, entre leur aspiration à l’éternité et la temporalité de leur condition. Monique Durand est allée sur la route du temps qui va et qui vient, entrant à tâtons dans sa chair. Premier de huit articles.

Tadoussac, mars dernier. Pas le moindre vent, pas un frisson, pas un souffle. Le fleuve est du temps qui se repose avant de repartir. Son eau coule, toujours différente, toujours relayée par une autre. « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », écrivait le philosophe grec Héraclite cinq siècles avant notre ère. Le temps est un flux incessant, un fleuve sans fin où glisse un grand bateau portant l’humanité à son bord. Et Tadoussac est un lieu presque irréel de mémoire et de beauté.

J’ai lu des philosophes, des historiens, des sociologues, des anthropologues, des astrophysiciens, des psychologues, des spécialistes de tous poils pour tenter de m’y retrouver. Que suis-je venue faire dans la galère du temps ? Je me demande encore ce qui m’a pris, j’écris ces mots en souriant. Le sujet, à vrai dire, m’effrayait doucement. En raison de son énormité, de sa complexité. Mais peut-être surtout parce que le temps, c’est celui qui passe, fuit, déboule, dégringole du piédestal de la vingtaine innocente où il était juché, c’est celui qui nous reste, qui « ne se rattrape plus1 ».

Commençons par le commencement. Le Robert définit ainsi le temps : « Continuité indéfinie, milieu où se déroule la succession des événements. » Et puis, le Larousse, à sa façon : « Mouvement ininterrompu par lequel le présent devient le passé. » « Mais on pourrait dire que le temps, affirme le physicien Étienne Klein, c’est ce qui fait que tout instant présent, dès qu’il apparaît, est remplacé par un autre instant présent. » Le philosophe Marcel Conche enfonce le clou : « […] quoi qu’il y ait dans l’avenir, le Temps en fera du passé. » Démonstration par A + B que le temps est difficile, voire impossible, à définir.

D’après certains scientifiques, il aurait commencé à la naissance de l’Univers, que bien des experts situent lors du Big Bang, il y a plus de 13 milliards d’années. Personne ne sait s’il finira un jour. L’idée du temps reste une question majeure posée à la science, mais également posée à la philosophie. Parce qu’il fixe des limites à nos existences et qu’on se sent impuissant devant sa fuite inéluctable et son caractère irréductible. On ne peut ni le faire reculer ni le faire avancer. Le grand astrophysicien québécois Hubert Reeves disait du temps qu’il ne savait rien en dire. « On ne pense pas le temps, on le sent2. »

Retour à Tadoussac. Je vois des canots, d’écorce et de bois, des goélettes et des trois-mâts, des barques à voiles et à moteur, des rafiots, des barges et des remorqueurs, de longs cargos rouges et rouillés cabotant sur nos bonheurs et nos misères, nos victoires et nos défaites. Le fleuve, notre principe vital, notre épine dorsale, ici, s’appelle presque déjà la mer. Le Saint-Laurent a porté notre histoire. Il est de sang mêlé avec le temps.

« La Nature est peut-être la plus belle forme du Temps », écrit Pascal Quignard dans Les heures heureuses. « C’est le temps qui […] déversé du fond du ciel, assure le cycle immense des saisons. » C’est une lumière moutarde d’automne, dans le cri des outardes. C’est un matin de neige tendre, où tout s’est apaisé. C’est la première hirondelle, la vraie, celle qui fait le printemps, lancée dans ses figures géométriques au-dessus de nos têtes, le cœur nous manque. Ce sont deux petits qui se baignent pour la première fois de leur vie dans un lac, celui des Deux Montagnes au parc national d’Oka, des flotteurs orange aux bras. Ils ont deux ans, Léo et Jade, en couche de bain. On craque devant leur joie. Plouf ! Ils se laissent choir à plat ventre dans les vaguelettes. Ils ont tout leur temps, le temps d’une vie. « L’enfant explore, apprend, chute, recommence — lentement », écrivent Julie Cailliau et Sylvana M. Côté dans la dernière version de L’état du Québec3. « L’enfance ne file pas plus vite parce que le monde s’emballe. » Et Dieu sait qu’il s’emballe, notre monde.

Comme l’enfance, la vieillesse avance au petit trot, la lenteur est son domaine, quand tout le reste galope. « C’est peut-être dans l’expérience du vieillissement que le temps manifeste d’abord son étrangeté », avance Alban Gonord, qui a publié un recueil des grands textes sur le sujet4. « Cette épreuve du temps dans sa chair avec laquelle il faut vivre, personne ne peut s’y soustraire. » Je pense aux réflexions du sociologue français Edgar Morin, qui s’est éteint il y a peu, à 104 ans. Ce qui le stupéfiait n’était pas tant d’avoir vécu si longtemps que d’être encore vivant parmi les oiseaux, les arbres, le vent. « Et le plus étonnant, écrivait-il, c’est que l’on s’étonne si peu de vivre5. » 

Tadoussac. Le temps, c’est aussi la plus vieille chapelle en bois d’Amérique du Nord6, la chapelle dite des Indiens, sise ici même. La première y fut érigée en 1617, faite d’écorce, disparue. Celle d’aujourd’hui remonte à 1747, classée monument historique national en 1965. Cernée de neige en cette saison, elle est fermée aux visiteurs. Je balaie la neige avec ma mitaine et m’assois sur un banc de bois juste en face de sa porte à deux battants.

Les images qui reviennent le plus souvent pour représenter le temps sont celle du fleuve, qui inlassablement s’écoule, puis celle du cercle, embrassée dans plusieurs cultures autochtones. Pour ces dernières, le temps n’est pas une ligne droite, mais un mouvement qui se répète, comme tournent les saisons et les générations. Enfin, celle de la musique. Oh ! La musique, aux effets sur nous aussi mystérieux que le temps. C’est Marie-Jo Thério à l’Outremont en décembre dernier, envoûtante comme un mantra, portant dans sa voix l’épicentre du monde. C’est Emil Gilels avec son Arabesque de Schumann, un soir de 1976 à Moscou. Les spectateurs boivent comme un lait le temps aboli. Leurs souffles forment une rivière se mouvant jusque dans la nuit profonde de la salle. Le temps de Schumann s’écoute peut-être yeux fermés, le temps du fleuve, lui, s’écoute yeux ouverts. Juste dire merci. C’est tout.

Le temps s’est immiscé dans le langage courant, explique le professeur de psychologie Simon Grondin, toujours dans L’état du Québec 2026. « Il est parfois libre, fort ou mort. On en perd, on le tue, mais on se plaint d’en manquer… » Et il se trouve en proche parenté avec l’idée de l’attente. Celle, éperdue, d’une déclaration d’amour. Celle, insupportable, d’un diagnostic redouté. La nouvelle d’un accouchement, on attend la délivrance, on pousse, on pousse avec elle. La géniale et regrettée chanteuse Anne Sylvestre m’avait confié un jour que l’attente, pour elle, c’était, toute petite, l’interminable séjour de son père en prison, coupable d’avoir collaboré avec les Allemands. Je n’ai jamais oublié. « Oublier, se souvenir, espérer, se projeter, tout cela renvoie de quelque façon au temps », renchérit Alban Gonord.

Le temps a aussi partie liée avec la notion de durée. Dans un monde où tout paraît périssable, nos ordinateurs aussi bien que parfois nos amours, je pense au dur désir de durer du poète Paul Éluard. Durer dans cette petite place que l’on s’est faite au milieu de l’Univers. Durer ne serait-ce qu’un peu, un brin. « Encore un moment, Monsieur le Bourreau ! » aurait demandé la comtesse du Barry à son exécuteur avant d’être guillotinée à Paris, le 8 décembre 1793.

Peut-être laisser quelques traces enfouies dans le cœur et l’esprit de celles et ceux qu’on a aimés et qui nous survivront. Car le temps nous enlace les uns aux autres dans un fil ininterrompu qui nous précède et nous prolonge.

Tadoussac. La lumière de la baie s’éteint avec le jour qui ploie. Le temps n’est plus une succession de secondes et d’heures, mais un fleuve qui poursuit sa course irradiante vers la mer. Je reste assise encore de longues minutes sur mon banc de bois, le banc du temps qui passe7.

Samedi prochain : La mesure du temps


1. Dis, quand reviendras-tu ?, paroles et musique de Barbara, 1962

2. Extrait d’une conférence d’Hubert Reeves sur le temps, à Rennes, en 2019

3. L’état du Québec. Penser le temps autrement, Somme toute/Le Devoir, 2025

4. Le temps, Flammarion, 2013, introduction d’Alban Gonord

5. Encore un moment…, Edgar Morin, Gallimard « Folio », 2024

6. Site de Bonjour Québec

7. Le banc du temps qui passe, titre de Hubert Reeves, Seuil, 2017

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