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Comme je plains les concepteurs des plateformes électorales de nos partis politiques. À moins de cinq mois du déclenchement de la campagne, ils s’affairent ces temps-ci à aligner propositions et chiffres aptes à aguicher l’électeur indécis.
Mais, plus que pour n’importe quel cycle électoral précédent, ils se heurtent à trois obstacles géants.
D’abord, les caisses de l’État sont vides pour l’avenir prévisible, sans même prendre en compte les grabuges économiques découlant de la guerre trumpiste. Ensuite, la Coalition avenir Québec (CAQ) vient de faire une gigantesque démonstration : lorsqu’il y a de l’argent et qu’on l’investit, cela ne débouche pas sur une amélioration visible de la situation.
Savez-vous qu’en huit ans, la CAQ a augmenté de 62 % les budgets en éducation ? Pourtant, on ne parle que de décrochage et de profs épuisés, sinon violentés. En santé, la hausse fut de 66 %. Reste qu’on a toujours l’impression que le réseau craque de partout. La vétusté de nos infrastructures, écoles et hôpitaux vous inquiète ? Pourtant, la CAQ a augmenté de 66 % (soit 67 milliards de dollars) les budgets d’entretien et de construction. Vous avez bien sûr entendu ces cas où des immigrants n’arrivent pas à se trouver des cours de français ? Les budgets de francisation ont pourtant grimpé de 120 %. Les centres pour femmes victimes de violence conjugale ont vu leurs subventions majorées de 125 %. Ils sont toujours débordés. Les banques alimentaires ? De 300 %. Même remarque.
Je ne dis évidemment pas que ces sommes, massives, n’ont servi à rien. La situation serait vraiment pire sans ces investissements. Mais il faut en tirer la conclusion que l’ampleur des problèmes dépasse notre capacité à les résoudre durablement. L’augmentation des coûts est un des nombreux facteurs en cause. Nous n’arrivons tout simplement pas à atteindre un niveau d’intervention qui nous mette sur une vitesse de croisière d’amélioration qu’il suffirait ensuite de maintenir. C’est à se demander si ce niveau est atteignable.
Bref, nos concepteurs de programmes doivent savoir qu’aucune annonce d’augmentation des investissements en éducation, en santé ou en infrastructure n’épatera les électeurs. Les grandes promesses ont toujours été reçues avec scepticisme. Aujourd’hui, le scepticisme est nourri par l’expérience. Et c’est le troisième obstacle qui s’érige devant les partis : l’incrédulité de l’électorat. Gare au politicien qui promettra d’offrir un médecin de famille à chaque Québécois ou de réduire le temps d’attente en chirurgie. Il provoquera, au mieux, un ricanement, au pire, une insulte.
Gare aussi au politicien qui annoncera un bras de fer avec les médecins. François Legault a appris à ses dépens qui était le plus fort.
Les partis politiques sont donc condamnés à la modestie. L’air du temps a bien été illustré par cette promesse de Christine Fréchette : une application où vous pourrez connaître en temps réel les temps d’attente dans les salles d’urgence de votre ville. Il y a ici une admission : non, on ne peut pas régler le problème. Et un pis-aller : au moins, choisissez la moins longue des attentes. Cela s’appelle gérer la pénurie.
Je peux me tromper, mais j’ai l’impression que l’électeur d’octobre 2026 donnera une prime à la lucidité et à la franchise. À ceux qui diront : « Nous n’allons pas faire de miracles. Nous allons tenter d’accomplir une amélioration progressive de certains aspects ciblés des problèmes. Nous déclarerons un moratoire sur tout projet supplémentaire de construction et concentrerons la totalité des efforts sur le maintien et la rénovation des actifs. Il n’y aura pas de baisse d’impôts. »
En plus de la modestie, l’ingéniosité devra être le maître mot. Faire plus avec moins. Du neuf avec du mieux. Mieux coordonner. C’est vite dit. Promettre aujourd’hui que les systèmes seront plus efficaces grâce à la magie de l’informatique, c’est invoquer le fantôme de SAAQclic ! Et l’intelligence artificielle est un marabout à manipuler avec soin : elle inspire autant, sinon davantage, l’angoisse que l’espoir.
Évidemment, le Parti québécois aura beau jeu d’indiquer que la réorganisation la plus importante et potentiellement la plus efficace est à portée de référendum : abolir tout un palier de gouvernement. Nous n’avons tout simplement plus les moyens de nous payer deux pays.
Je m’attends à ce qu’on nous promette de grandes discussions, et je m’en méfie. Une commission Parent bis sur l’éducation n’a de sens que si on est prêt à remettre en cause l’école à trois vitesses. Sinon, c’est une perte de temps. Un forum sur l’augmentation des coûts de construction me semble urgent, mais ne peut déboucher utilement que sur un mécanisme d’augmentation du nombre de concurrents. Sinon, à quoi bon ?
J’anticipe déjà le chœur des lamentations : cela manque d’ambition ! Où est le projet de société ? Pourquoi pas une autre Révolution tranquille ! (Nota bene : Jean Lesage n’avait pas, en 1960, promis de Révolution tranquille. Le mot « révolution » était, dans le contexte de l’époque, toxique.)
À la fin du mandat de quatre ans qui s’ouvrira en octobre, les électeurs seront toujours aussi mécontents des ratés de nos systèmes publics. Au moins, ils pourront dire qu’ils n’ont pas été trompés sur la nature de la marchandise. Ce sera un progrès.


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