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Le Sud global, ce nouvel acteur qui bouscule l’ordre mondial

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Longtemps relégués aux marges du jeu international, les pays autrefois réunis sous l’étiquette de « tiers-monde » entendent désormais peser sur ses règles. Dans Le Sud global, Jocelyn Coulon, Nabil Jaafari et Malik M’Silti se penchent sur la volonté d’affirmation de cet ensemble aussi puissant qu’hétérogène, qui refuse de choisir son camp et bouleverse les vieux équilibres.

En exergue de leur ouvrage, les auteurs ont choisi deux citations qui résument à elles seules le spectaculaire renversement de perspective auquel ils consacrent leur essai. En 1969, Henry Kissinger assurait que « rien d’important » ne pouvait venir du Sud. Plus d’un demi-siècle plus tard, le président finlandais Alexander Stubb soutient au contraire que le Sud global pourrait déterminer l’orientation du nouvel ordre mondial. Entre ces deux affirmations se mesure l’ampleur du basculement analysé dans le livre.

« Il se passe quelque chose », résume en entrevue téléphonique Jocelyn Coulon. L’éditorialiste invité au Devoir et ancien conseiller politique observe depuis longtemps ces transformations. Avec Nabil Jaafari, analyste ayant travaillé au gouvernement du Canada et chercheur associé à l’Institut pour la paix et la diplomatie, et Malik M’Silti, chercheur en relations internationales spécialisé dans le Sud global, il tente de mettre des contours sur une réalité qui se laisse difficilement enfermer dans une définition.

Car le Sud global n’est ni un continent ni, à proprement parler, une alliance. « Ce n’est pas une organisation, ce n’est même pas un mouvement, c’est une idée pour l’instant, mais une idée qui prend corps assez rapidement », explique Jocelyn Coulon. Sous cette appellation se côtoient des États aux trajectoires, aux régimes politiques et aux intérêts parfois très éloignés, du Brésil à l’Inde, de l’Afrique du Sud à l’Indonésie, sans oublier la Chine ou l’Égypte.

Pour comprendre son émergence, les auteurs remontent à la décolonisation. Après la Seconde Guerre mondiale, les anciennes colonies deviennent le « tiers-monde », puis les « pays en développement ». Dans les années 1950 et 1960 apparaît le Mouvement des non-alignés, qui entend soustraire ces nouveaux États à l’affrontement entre Washington et Moscou. « Mais le projet se heurte rapidement à ses contradictions : plusieurs de ses membres se retrouvent, dans les faits, étroitement liés à l’un ou l’autre des deux blocs », raconte le spécialiste des relations internationales.

L’effondrement de l’Union soviétique change la donne. « Ça libère des énergies, ça libère des contraintes », souligne Coulon. Des puissances jusque-là regardées principalement à travers le prisme du développement économique commencent à s’affirmer. « Le Brésil, l’Inde, la Turquie, l’Afrique du Sud, le Mexique, l’Égypte, l’Indonésie et bien d’autres commencent à émerger sur la scène internationale et à prendre une place économique, politique et de plus en plus militaire. »

Le changement est particulièrement visible dans le commerce, précise M. Coulon. Alors que nombre de ces pays dépendaient autrefois largement des marchés occidentaux, leurs échanges se sont progressivement réorientés vers l’Asie et les autres économies émergentes. Cette diversification leur offre une marge de manœuvre nouvelle.

C’est ici qu’intervient une notion centrale du livre : le « multialignement ». L’Inde, qui fut pourtant l’un des piliers historiques du non-alignement, en a fait un principe de politique étrangère. Il ne s’agit plus de rester à égale distance des grandes puissances, mais de multiplier les partenariats en fonction de ses intérêts.

« S’ils ne sont pas d’accord avec une chose, ils vont aller du côté des Russes ou des Chinois. Puis, s’ils ne sont pas d’accord de ce côté-là, ils vont aller du côté des Occidentaux », indique M. Coulon. Une stratégie qu’il décrit moins comme une quête d’indépendance absolue que comme « du pragmatisme ».

Ni avec Moscou ni avec Washington

La guerre en Ukraine en a offert l’une des illustrations les plus frappantes. De nombreux États du Sud ont condamné l’invasion russe tout en refusant de participer au régime de sanctions imposé par les Occidentaux. Il serait cependant erroné, estime M. Coulon, d’y voir simplement un ralliement à Moscou.

« Ce que ça représente, c’est le rejet d’un diktat d’une puissance, la puissance occidentale, qui dit au reste du monde : “Vous devez voter de cette façon-là.” Ça marchait peut-être il y a 20 ou 30 ans, ça ne marche plus aujourd’hui. »

Le spécialiste insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un rejet de l’Occident, mais bien d’un refus de l’influence exercée par les grandes puissances. La Russie et la Chine ne bénéficient donc pas nécessairement d’un blanc-seing. Ces États cherchent avant tout à préserver leur liberté de décision.

À cette volonté d’autonomie s’ajoute un profond ressentiment devant ce qu’ils considèrent comme le « deux poids, deux mesures » occidental. Beaucoup restent très attachés aux principes posés en 1945 — souveraineté des États, intégrité territoriale et non-ingérence —, mais ils reprochent aux puissances qui ont façonné cet ordre de s’en affranchir lorsque cela sert leurs intérêts. « Le Sud global est en révolte contre ça », lance M. Coulon au bout du fil.

Il se montre particulièrement sévère envers le G7, qui réunit sept grandes puissances économiques occidentales et le Japon, qu’il compare à un « club sur le pont du Titanic ». L’image évoque un cercle de puissances qui continuent de se réunir entre elles alors que le monde autour se transforme et que leur poids relatif décline. À ses yeux, le G20 offre un reflet beaucoup plus fidèle des nouveaux rapports de force, puisqu’il fait cohabiter les puissances occidentales avec les grands États émergents.

Pour le Canada, ce monde plus fragmenté impose aussi une adaptation. Jocelyn Coulon approuve la volonté d’Ottawa de renouer le dialogue avec la Chine et l’Inde et plaide pour une diplomatie capable de parler au-delà du seul cercle des alliés traditionnels. « La diplomatie, ce n’est pas juste pour parler à nos amis, c’est pour parler à nos ennemis aussi. »

Le Sud global demeure ainsi une construction mouvante, traversée de contradictions et dépourvue de direction commune. Mais c’est ce qui fait sa singularité, poursuit le spécialiste. « Ils ont acquis en 25 ans une autonomie politique, diplomatique et militaire. Une autonomie suffisante, désormais, pour obliger les anciennes puissances à compter avec eux. »

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