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En 2026, on célèbre le 50e anniversaire des Jeux olympiques de Montréal. Dans cette série mensuelle, Le Devoir raconte les exploits et les controverses qui ont marqué ce moment phare de notre histoire. Troisième récit : un exploit dans le Vélodrome, dont la piste en bois n’aura pas traversé le temps.
Le 24 juillet 1976, au vélodrome olympique de Montréal, la finale de l’épreuve reine de la discipline, le sprint, oppose deux géants. Ils incarnent sans le vouloir un rapport entre ce que l’on nomme alors le « monde libre » et le bloc de l’Est. D’un côté, voici le Français Daniel Morelon. De l’autre, le Tchécoslovaque Anton Tkáč.
Avec sa musculature imposante, Morelon jouit d’un palmarès incroyable : septuple champion du monde et double champion olympique. À 32 ans, il est en quête d’un triplé historique. Passé maître dans l’art du sprint tactique, Morelon domine la piste mondiale depuis la fin des années 1960. Champion olympique à Mexico en 1968 puis à Munich en 1972, il incarne une école française fondée sur la patience, le contrôle et une lecture presque clinique de la course.
Face à lui, un concurrent de 25 ans qui ne tombe pas du ciel : Anton Tkáč est champion du monde amateur, réputé pour son sens tactique et sa puissance sèche. Issu du système sportif d’État à la soviétique, Tkáč s’est imposé progressivement sur la scène internationale. Moins connu du grand public occidental, il s’est néanmoins signalé dès le début des années 1970 comme un adversaire redoutable, capable de battre les meilleurs. Il l’a déjà fait à Montréal en 1974, lors des championnats du monde.
L’épreuve, disputée en deux manches gagnantes, se conclut dans une atmosphère tendue comme une corde de violon.
La foule est plutôt acquise à Morelon, grand champion de la piste. Elle souffle son nom chaque fois qu’elle le voit mordre son guidon sur la piste ovale construite en bois de cerisier africain. Chacun admire sa contenance.
Il n’y a rien d’expansif dans les préparatifs de Morelon. À la différence des autres pistards, il en fait très peu lors des périodes d’échauffement. Il reste au bas de la piste, près de ce qu’on nomme la Côte d’Azur. Il salue ses partisans d’un sourire, d’une œillade. Des Français présents dans les estrades, surtout des journalistes, note le quotidien Le Jour, lui crient des « Vas-y, mon Daniel ». Autrement dit, les journalistes apparaissent tout sauf neutres dans cette compétition.
Morelon, les Montréalais l’ont vu courir plus d’une fois déjà. Dans la renaissance du cyclisme sur piste qu’entraîne la présentation de courses au centre Paul-Sauvé dans les années 1960, Daniel Morelon fait plus que bonne impression.
Puis, en 1974, au vélodrome construit derrière le centre sportif de l’Université de Montréal à l’occasion des championnats du monde du cyclisme qui se tiennent dans la ville, Morelon perd son titre en quart de finale. Qui gagne ? Le Tchèque Anton Tkáč.
Durant les courses de sélection pour les Jeux de 1976, Morelon s’est économisé. Quelques coups de reins placés au bon moment. Juste de quoi gagner, mais sans éclat particulier. Chacun sait que la victoire lui semble acquise. Surtout ses adversaires.
Mais dans la manche décisive, Tkáč le surprend. À environ 250 mètres de la ligne, il lance son sprint plus tôt que prévu, prend un demi-vélo d’avance et ne sera jamais rejoint. À l’arrivée, le verdict est net : médaille d’or pour la Tchécoslovaquie et médaille d’argent pour Morelon, un peu dépité.
Le quotidien Montréal-Matin, dans son édition du 25 juillet, parle, au sujet de Tkáč, d’« une puissance extraordinaire » et d’un favori « forcé de reconnaître la supériorité de son adversaire ». Morelon, visiblement affecté, admettra avoir commis une erreur qui lui coûte la victoire. L’un des grands moments du cyclisme sur piste olympique vient de se jouer. « Je n’ai pas cru qu’il y allait franchement, dira Morelon. Je me suis trouvé trop loin. Je n’arrivais pas à réaliser que j’avais perdu. […] Je ne pouvais pas croire que c’était fini. »
C’était le vélodrome
Cette course ne constitue pas seulement une page de l’histoire olympique du cyclisme. Elle constitue l’un des premiers événements majeurs accueillis par une incroyable infrastructure construite expressément pour ces Jeux de 1976 : le vélodrome de Montréal.
Entre la fin du XIXe siècle et la fin du XXe siècle, Montréal compta en fait plusieurs vélodromes différents, tous en bois. Le vélodrome olympique est sans conteste le plus imposant.
Inauguré en 1975, cet anneau couvert de 285,7 mètres est unique au monde. C’est, répète-t-on alors, le plus gros bâtiment produit grâce au déplacement d’une cloche de béton monobloc. Ce toit immense, d’un poids d’environ 7000 tonnes, est positionné sur place par un système de vérins. À lui seul, ce chantier relève de l’exploit technique.
Ce vélodrome est réputé être l’un des plus beaux au monde. Pourtant, la gloire des courses cyclistes sur piste, très populaires en Amérique dans l’entre-deux-guerres, appartient déjà au passé. Que faire avec une installation pareille alors que tout le monde parle surtout de hockey et de baseball ?
Après les Jeux, c’est l’ancien champion cycliste René Cyr qui devient le directeur de cette vaste installation sportive. À compter de 1963, Cyr avait activement participé à la relance des courses cyclistes au centre Paul-Sauvé. Il fut directeur du vélodrome olympique de 1976 à 1982.
Le vélodrome fait partie intégrante du vaste projet du Parc olympique. Imaginé par l’architecte Roger Taillibert, il en épouse les lignes, le style. L’ensemble s’envisage comme le symbole d’une ville qui souhaite s’affirmer sur la scène internationale par l’architecture, au nom du sport.
La piste en bois de rose du vélodrome olympique sera démolie au début des années 1990 pour y loger le Biodôme. Il ne reste plus alors que la structure, élément majeur de cette cité olympique futuriste aux lignes uniques, plantée au milieu d’un quartier ouvrier parmi les plus défavorisés de la ville.
Qu’un lieu pareil ait été transformé en vivariums abritant des animaux sous quatre climats constitue une trahison pour son architecte. Comment, demandait-il, une structure de béton pareille peut-elle résister, dans la durée, à une telle amplitude climatique placée sous un même toit ?
La colère de René Cyr devant le sort réservé aux vélodromes à Montréal était totale. Il rappelait, non sans raison, que « c’était pourtant le vélo qui avait fait vivre le Forum durant la crise » plutôt que le hockey. « Et la lutte aussi », ajoutait-il, bon prince. Comment a-t-on pu sacrifier une installation comme le vélodrome ? Il ne se l’expliquait pas.
Pourtant, aussi impressionnant soit-il, ce vélodrome n’aura pas réussi à réinscrire durablement la discipline du cyclisme sur piste dans le paysage québécois. Trop vaste, trop coûteux, trop difficile à chauffer et à adapter, il finit par disparaître, incapable d’être le château fort projeté d’une nouvelle ère pour le cyclisme.
Il faudra attendre plusieurs décennies pour qu’un nouvel équipement, à échelle humaine cette fois, redonne un ancrage réel à la piste : le vélodrome Sylvan-Adams, inauguré à Bromont en 2022. C’est cette installation qui signe le véritable retour du cyclisme sur piste, après des années de gloire oubliées dont le duel entre Anton Tkáč et Daniel Morelon, à l’été 1976, demeure l’une des dates marquantes.
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