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Alors que le grand public se passionne pour les fusées, les véhicules spatiaux, les complexes orbitaux, l'exploration humaine et les satellites qui explorent les confins de l'Univers et les sondes qui s'aventurent sur des astéroïdes, des comètes ou des planètes, deux aspects essentiels du secteur spatial demeurent largement méconnus et pourtant d'une importance cruciale : le segment sol et l'infrastructure qui gère la donnée spatiale.
La récente décision du gouvernement français de bloquer la vente des actifs du segment sol passif d'Eutelsat illustre cette réalité, révélant la perception croissante de l'infrastructure sol comme un atout stratégique aux yeux des États. En réponse à des enjeux de souveraineté et de compétitivité sur la scène mondiale, cette décision marque un tournant significatif dans la reconnaissance de la valeur du segment sol, longtemps considéré comme secondaire.
Dans cette analyse, nous explorerons les défis auxquels l'Europe est confrontée en matière de stratégie industrielle et les implications de cette nouvelle orientation.
L'accès aux données au cœur des enjeux européens
Pour cela, nous avons eu l'opportunité d'interviewer Pierre Bertrand, cofondateur de Skynopy, une start-up française qui se « positionne comme un acteur disruptif dans le secteur du segment sol, s'efforçant d'optimiser la gestion de la donnée spatiale ».
À l'ère de l'immédiateté, l'utilisation de données satellitaires en quasi-temps réel est devenue cruciale pour des domaines aussi variés que la défense, la gestion de crise, la surveillance environnementale et les applications de renseignement.
La valeur des systèmes spatiaux repose de plus en plus sur la capacité à transmettre rapidement les données depuis l'orbite vers les décideurs au sol. Dans ce nouveau contexte, le « segment sol dépasse sa fonction de support pour devenir une couche stratégique fondamentale de l'infrastructure spatiale », est persuadé Pierre Bertrand.
De plus, à l'ère du New Space et de la démocratisation de l’accès à l’espace, « l'accès à l'orbite n'est plus la contrainte principale ; c'est désormais l'accès aux données qui prime », tient à souligner Pierre Bertrand.
Dans un contexte géopolitique en mutation, les questions de souveraineté et de résilience ont pris une ampleur particulière en Europe, d'autant plus que la nouvelle stratégie des États-Unis incite à reconsidérer leur fiabilité en tant que partenaires. Les capacités américaines dans ce domaine sont si prépondérantes que plus de « 95 % des données spatiales européennes, y compris françaises, transitent par des infrastructures américaines », rappelle Pierre Bertrand.
À la lumière des nouvelles relations avec l'administration Trump, cette situation soulève des enjeux cruciaux pour la souveraineté et la sécurité des données au sein de l'industrie spatiale française et européenne. Concrètement, quels que soient les domaines, les États européens doivent être en mesure de disposer de leurs propres capacités, notamment dans des secteurs stratégiques, pour éviter de dépendre d'acteurs extérieurs, en particulier dans des domaines sensibles comme le segment sol et la gestion des données satellitaires.
Quels que soient les domaines, les États européens doivent être en mesure de disposer de leurs propres capacités, notamment dans des secteurs stratégiques
Vers une autonomie stratégique
Une situation qui s'explique par l'absence d'un financement fort sur le segment sol, grand oublié des politiques publiques. Cela pourrait changer avec Skynopy qui fait le pari de renforcer la souveraineté européenne de la donnée spatiale en mettant dans un premier temps en place une infrastructure souveraine (réseau d'antennes sol, cloud, connectivité) et contrôlée par des acteurs nationaux.
« C'est précisément ce que Skynopy propose avec certaines des stations de son réseau actuel situées sur le territoire français ainsi qu'avec le réseau innovant sur lequel nous travaillons », précise Pierre Bertrand. L'objectif est ensuite d'ajouter une couche logicielle adéquate en matière de sécurité des données, afin de ne plus être vulnérable aux dispositions du Cloud Act lorsque les données sont hébergées ou transitent par un cloud des GAFAM.
Pour s'affranchir de cette contrainte, Skynopy « met en avant l'utilisation d'un cloud souverain, mais aussi des surcouches assurant la fragmentation des données pour renforcer la protection des informations », propose Pierre Bernard.
Pour arriver à cette autonomie stratégique, ou du moins s'en approcher, l'entreprise Skynopy collabore avec Eutelsat dans le cadre du programme Akar, pour développer une infrastructure sol mondiale en bande Ka, et a été choisie par Airbus Defence and Space pour optimiser le segment sol des services d'imagerie Pléiades Neo.
Skynopy se distingue par son approche innovante avec son offre Ground Station-as-a-Service (GSaaS), nommée « Ground Station Slack », qui simplifie l'accès à l'infrastructure sol satellitaire. Cette solution hybride, utilisant des bandes S, X et Ka, combine antennes partagées et actifs propriétaires, gérés par des logiciels centralisés et des modems virtualisés. Cela permet de réduire les temps de revisite à moins de 20 minutes, d'augmenter le volume de données téléchargées et de réduire les coûts d'exploitation de 50 %. Les opérateurs de satellites bénéficient ainsi d'un service entièrement géré, passant d'un modèle capitalistique (Capex) à une logique de demande basée sur l'Opex.
Aujourd’hui, le réseau mondial de Skynopy compte 18 stations équipées d'antennes paraboliques – et celles de partenaires dont les infrastructures sont sous-exploitées. En 2026, Skynopy prévoit d'ajouter quatre nouvelles stations à son réseau à La Réunion, à Saint-Pierre-et-Miquelon, à Hawaï et en Alaska, renforçant ainsi sa couverture mondiale. © Skynopy
La parole à Pierre Bertrand, cofondateur de Skynopy :
Futura : Le segment sol devient-il un enjeu stratégique ?
Pierre Bertrand : Oui. Le segment sol devient un enjeu stratégique à la fois économique et souverain. Les gouvernements s'en rendent compte, mais encore très peu d'initiatives sont prises pour faire émerger un vrai leader mondial du segment sol.
La France aurait pourtant des atouts majeurs à mettre en avant à ce sujet : un tissu d'industriels qualifiés (Skynopy, Safran, Eutelsat, Orange) et des territoires outre-mer stratégiques. Le segment sol est un domaine du spatial où la France, au lieu d'essayer de rattraper son retard comme pour les lanceurs, les vols habités, ou les mégaconstellations, pourrait enfin prendre de l'avance.
Le segment sol devient un enjeu stratégique à la fois économique et souverain
Futura : Quelles mesures concrètes le gouvernement français et l'UE envisagent-ils pour soutenir l'essor de l'industrie du segment sol ?
Pierre Bertrand : Aujourd'hui, le segment sol reste le parent pauvre du spatial, c'est-à-dire que sa conception vient souvent après la conception et l'architecture du segment spatial (constellation de satellites). Cela s'explique parce que le segment sol est quelque chose sur lequel on peut influer après le lancement en orbite des satellites (maintenance, installation, mise à jour), ce qui n'est pas le cas des satellites. Cela s'explique aussi parce qu'historiquement, l'industrie spatiale utilisait surtout l'orbite géostationnaire (orbite où le satellite restait fixe par rapport à un point), n'exigeant qu'une seule antenne sol pour toute la vie du satellite.
Comme l'usage d'aujourd'hui exige des satellites défilants, il faut installer des antennes partout dans le monde pour pouvoir envoyer des commandes et récupérer des données à n'importe quel moment. Le segment sol peut alors devenir le réactif limitant d'un programme. Par ailleurs, du point de vue de la souveraineté et de la sécurité, le segment sol est souvent la composante la plus facile à neutraliser au début d'un conflit et devient donc l'une des parties les plus vulnérables.
Futura : Comment la France pourrait-elle collaborer avec d'autres nations européennes pour développer une politique cohérente dans le secteur spatial ?
Pierre Bertrand : La France n'est pas un assez gros marché pour avoir des clients d'ancrage (étatique, militaire ou commercial) justifiant un grand programme spatial (de type constellation broadband comme Starlink). Se placer à une échelle européenne est donc essentiel. C'est tout l'enjeu du projet IRIS2. La question est de savoir comment trouver une agilité et une rapidité de déploiement similaires à SpaceX pour Starlink sans tomber dans des projets lourds et lents comme les projets du passé. Mettre en avant sa géographie, notamment pour le segment sol, est un aspect intéressant et indéniable à utiliser.
Futura : Quelles sont les principales motivations derrière le modèle Ground Station-as-a-Service (GSaaS) et comment comptez-vous convaincre les opérateurs satellites de passer à ce modèle ?
Pierre Bertrand : En réalité, un grand nombre d'acteurs sont déjà passés à ce modèle : c'est vrai pour la quasi-totalité des nouveaux entrants dans le spatial depuis 10 ans, qui préfèrent ne pas investir dans leurs propres antennes sol et utiliser l'usage des antennes, plus bénéfiques pour la trésorerie, mais c'est aussi le cas d'acteurs plus établis comme Airbus, qui a choisi Skynopy pour télécharger ses données sur des antennes exploitées comme un service, localisées dans des lieux stratégiques, notamment juste après des zones d'intérêt, diminuant ainsi la latence (durée entre la prise de photo par un satellite et l'opportunité de passer au-dessus d'une antenne au sol pour la télécharger). Les arguments en faveur de ce modèle sont l'optimisation financière (trésorerie, mais aussi investissement Capex et des besoins en ressources humaines) et la performance des missions (possibilité d'avoir accès à un plus grand nombre d'antennes, plus performantes).
Futura : Quels défis techniques ou opérationnels anticipez-vous dans la mise en œuvre de cette infrastructure hybride ?
Pierre Bertrand : L'infrastructure est déjà opérationnelle (elle contient aujourd'hui plus de 35 antennes partout dans le monde) et sert un bon nombre de satellites et constellations, des petits acteurs du spatial comme des plus importants tel Airbus. Les défis technologiques : la mise en place de notre plateforme logicielle d'orchestration pouvant contrôler des stations très différentes les unes des autres avec une seule interface pour le client, ainsi que le développement des connecteurs modems virtualisés (les organes informatiques permettant de digitaliser et traiter le signal radiofréquence).
Futura : Comment Skynopy se distingue-t-elle de ses concurrents dans le secteur du segment sol ?
Pierre Bertrand : Skynopy a su rattraper son retard en nombre de stations sol en moins de deux ans, là où ses concurrents ont tous mis plus de dix ans. Sur cet aspect (le nombre de stations donc la latence de la donnée pour le client, opérateur de satellite), nous allons accélérer les déploiements de stations afin d'atteindre plus de 100 antennes grâce à des partenariats stratégiques.
En plus de se différencier sur la métrique de la latence de la donnée (durée entre la prise de photo par un satellite et l'opportunité de passer au-dessus d'une antenne au sol pour la télécharger), Skynopy a également intégré à son service les configurations possibles des équipements à bord de satellites (antennes et radios), ce qui lui permet d'offrir à ses clients des débits (la deuxième métrique importante pour les opérateurs de satellites après la latence) bien plus importants - parfois deux fois plus élevés que ceux de la concurrence - grâce à des modulations dynamiques.
Futura : Quelle est votre vision à long terme pour Skynopy face à la concurrence mondiale dans ce domaine ?
Pierre Bertrand : Skynopy, grâce à son positionnement (modèle hybride, service bout en bout), ses partenariats uniques au monde (AWS, Eutelsat), sa vitesse d'exécution et sa traction commerciale (Airbus, NewSpace...), peut devenir - avec un vrai soutien politique français et européen (notamment pour déployer son réseau sur les territoires outre-mer) - le champion mondial des stations sol d'ici trois ans.
Futura : Quelles tendances voyez-vous émerger dans le domaine des opérations sol dans les prochaines années ?
Pierre Bertrand : Les opérateurs de satellites veulent un service de plus en plus intégré (bord et sol) et un choix dynamique de la localisation d'antennes en fonction de leur zone d'intérêt. Cela dessine donc un futur vers des méga réseaux d'antennes, idéalement bien plus capacitifs en débit (donc passage d'une bande de fréquence bande-X à la bande Ka).
Futura : Comment votre entreprise envisage-t-elle son rôle dans le paysage futur des opérations spatiales en Europe ?
Pierre Bertrand : Majeur grâce à son positionnement unique lui permettant de répondre à la fois aux grandes constellations de télécommunications, aux nombreux acteurs New Space, et aussi aux acteurs plus historiques ayant des missions satellitaires toujours plus exigeantes.


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