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Le soin du beau avec Delphine Huguet

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Pour comprendre comment les artistes d’ici façonnent la matière pour en extraire leur vision du monde, il faut aller à leur rencontre. Mise en lumière est une série de portraits qui paraît chaque fin de mois. Des incursions dans l’univers de créateurs qui travaillent leurs œuvres de manière inusitée, en retrait de l’actualité culturelle.

Une vue panoramique qui balaie le paysage métropolitain du pont Jacques-Cartier au mont Royal. À partir de son atelier de la rue Moreau, dans Hochelaga, Delphine Huguet peut admirer à loisir les couchers de soleil. « Le Québec a des ciels incroyables et très grands en comparaison avec ce que j’ai connu en France », souligne l’artiste, qui s’est installée dans la province il y a une douzaine d’années. De Montréal à la Côte-Nord en passant par Kamouraska, elle ne manque pas de s’imprégner de leur splendeur au gré de ses pérégrinations. « J’ai commencé à me demander pourquoi il y avait ces couleurs-là dans le ciel. Comment les rayons arrivaient à transpercer ou non la couche d’ozone. Comment, en rencontrant la pollution et l’humidité, ça créait des couleurs et des mouvements différents dans le ciel », ajoute-t-elle.

Delphine Huguet apprécie la beauté de la banalité. « C’est cet attachement aux petites choses qui peut […] nous permettre de nous construire une intimité forte », assure-t-elle. Et peut être une source abondante d’inspiration, aussi. « Tout ça m’a amenée à travailler sur des installations où j’imprime mes photos de coucher de soleil sur de la soie : la couleur, en se diffusant d’une certaine manière, va donner l’impression que c’est de la peinture », explique l’artiste qui présente jusqu’au 23 mai Et de par le fil de l’eau et du ciel ma maison se construit au Centre d’exposition du Rift à Ville-Marie, dans le Témiscamingue. « Je mélange ces photos à des éléments d’architecture dans l’idée de venir capter cette éphémérité qui, moi, me fait du bien et de venir, en quelque sorte, créer [une] maison », précise-t-elle.

La sensorialité des matériaux

« Je suis très sensible aux matériaux sensoriels », poursuit l’artiste qui, après des études en art et en design, s’est mise à expérimenter avec de la nourriture. C’est ainsi le design culinaire qui la mène jusqu’au Québec. « Pendant 15 ans, j’ai pu faire toutes sortes d’installations un peu folles qui allaient être mangées et donc qui ne polluaient pas », mentionne Delphine Huguet. Le respect de l’environnement continue d’être essentiel à sa pratique : « je fais attention à ne pas surconsommer et j’aime réutiliser : je peux transformer une œuvre d’une expo passée pour une nouvelle expo. L’œuvre ancienne disparaît. Si elle n’a pas trouvé un acheteur ou un endroit pour être exposée pour l’éternité, pourquoi la conserver ? » Pour elle, un processus artistique est un processus avant tout.

Un jour, sentant que le design culinaire ne la satisfait plus vraiment, Delphine Huguet décide de se tourner vers un autre matériau sensoriel, le textile, afin de l’explorer d’un point de vue artistique. « C’était un moment où ma vie personnelle était un petit peu compliquée », confie-t-elle. Nous sommes en 2019. À l’époque, elle est en colère. Sortent notamment de son imagination des sculptures de seins emmêlés, comme Étude de Nu.e.s, en laine, en polyester et en riz, qui a fait partie de l’exposition Corps complexes à Projet Casa en 2024.

« C’était pour montrer à quel point je me sentais coincée par ce que la société nous impose en tant que femmes — toutes les règles et toutes nos manières d’interagir qui sont compliquées entre hommes et femmes », relève-t-elle. L’artiste considère que les seins sont notre premier rapport au monde quand on est une femme. Lorsqu’ils apparaissent, il faut vite les cacher… « C’est tout de suite un sujet de conversation alors que c’est juste une partie du corps. Les gens sont choqués ou amusés, mais, en tout cas, ça fait toujours réagir », constate-t-elle à l’occasion de ses expositions. Le grand public, en effet, sexualise encore et toujours les seins. « Je me suis fait pas mal attaquer avec tous ces projets. C’était problématique », se souvient-elle.

Un peu de douceur

Après avoir pu exprimer ce qu’elle avait sur le cœur, Delphine Huguet décide de s’accorder un peu de répit. « J’ai découvert un côté un petit peu plus doux quand j’ai commencé à faire plus attention, avec la COVID, comme tout le monde, aux petits éléments qui composent notre quotidien, comme les bourgeons de mes plantes, les petites fleurs qui fleurissent », se rappelle-t-elle. C’est donc à cet instant qu’elle amorce la macrophotographie et qu’elle s’intéresse de plus près au ciel et aux couchers de soleil. « Ces petits moments éphémères, ça peut vraiment nous apporter du réconfort, de la force et nous aider à être groundés », dit-elle.

Delphine Huguet conçoit désormais ses installations à partir de ces instantanés qui la comblent. « J’espère créer le même sentiment chez les gens qui les visitent », signale-t-elle. À la soie, elle adjoint bois et acier. Un écho poétique. Une impression de coucher de soleil qui miroite sur une flaque d’eau, si typique du Québec. « Avec le métal, je fais des [espèces de] bassins qui, dans mes expos, sont souvent positionnés face au textile parce qu’ils viennent refléter les couleurs, l’architecture, etc. » Ce que l’artiste aime, c’est se frotter à la matière. Pour ce faire, elle se rend régulièrement dans un second atelier, LESPACEMAKER sur la rue Hochelaga, partagé avec d’autres artistes, mais aussi des artisans qui lui apprennent à polir ou à souder, entre autres. « Ça permet de développer sa pensée et de faire [avancer] les projets en ayant une compréhension plus fine de ce qui se passe quand on transforme [la matière] », affirme-t-elle.

« Le désir de beau et de sublime, c’est aussi une pensée politique et critique dans notre société qui est si violente et si rationnelle, et c’est une utilité qui n’est pas reconnue par la société capitaliste », croit enfin l’artiste. L’important pour elle aujourd’hui est de façonner une pratique qui la satisfait et qui fait du bien, où ses installations peuvent entrer en dialogue avec l’architecture du lieu qui les accueille pour emmener les visiteurs ailleurs. « Et il y a aussi le [concept de] prendre soin dans ce que j’offre au public et à moi-même », conclut Delphine Huguet.

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