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Une vingtaine de cagoulés dans un parc de Shawinigan n’ont pas cherché à convaincre. Ils ont cherché à être vus. La classe politique a répondu en regardant ailleurs, vers le groupuscule marginal, le cas isolé, l’action qui « n’a pas sa place au Québec ». C’est précisément ce regard qui pose problème.
Cette réaction tient plus du réflexe moral que d’une réelle prise en considération de ce qui se passe au Québec, parce qu’il est rassurant pour nous de penser que le racisme comme acte politique n’existe pas ici ; nous vivons après tout dans une société apaisée et accueillante, la radicalité y est inimaginable.
Or, ce constat est loin d’être exact : cette banderole n’est pas le fruit d’une action spontanée venue de nulle part, mais bien la suite logique d’un système en crise qui cherche à se maintenir par tous les moyens, même les plus brutaux. Ainsi, voir le racisme comme une pathologie individuelle, c’est détourner le regard de sa fonction sociale comme réponse à la crise que le Québec — et l’Occident — vit en entier.
En effet, la détérioration des conditions matérielles de vie des Québécois est palpable : la crise du logement qui impose à 20 % des Québécois de donner la moitié de leur salaire en loyer, l’inflation galopante qui pousse un tiers des ménages à s’endetter pour manger, ou encore le sous-investissement massif qui a conduit au piètre bilan de 38 % des hôpitaux québécois jugés par le gouvernement comme en mauvais ou très mauvais état. Ce constat entraîne inévitablement un sentiment de déclassement.
Toutefois, la misère ne fabrique pas automatiquement des racistes — elle fabrique de la colère. Et ce sont des entrepreneurs de la haine qui lui donnent une cible, en l’absence de tout récit alternatif crédible porté par des politiques humanistes de justice sociale sur les causes réelles de l’appauvrissement collectif.
Le suprémacisme blanc répond à cette colère avec une explication horizontale — c’est la faute aux immigrants, aux étrangers, aux non-Blancs, parce qu’ils volent nos emplois, reçoivent nos aides sociales, veulent nous « grand-remplacer » —, tout en occultant l’explication verticale : les élites économiques qui nous dominent afin de mieux accaparer le fruit de notre travail collectif dans le seul but d’accumuler du capital à leur profit. Ce suprémacisme blanc est une aubaine pour nos élites, puisqu’il remplit une fonction de division de la société, indépendamment de toute intention, là où la crise devrait produire une solidarité de classe.
Construction
La banderole de Shawinigan ne démontre donc pas que ce suprémacisme blanc est déjà installé, mais bien qu’il est toujours en construction au Québec : elle permet de normaliser progressivement des propos inacceptables dans une société juste et démocratique, de tester nos limites, de mettre en scène une action politique de signalisation dans le débat public et, ultimement, de recruter de nouveaux membres.
La condamnation politique de cette performance est donc insuffisante, voire contre-productive, puisqu’elle est confortable, sans jamais rien demander et sans jamais reconnaître la part que ces mêmes élus jouent dans la normalisation de ce qu’ils condamnent.
Elle ne met jamais les projecteurs sur les conditions matérielles qui produisent ce genre de mouvement. Elle ne remet pas en question les glissements identitaires et autoritaires qui s’opèrent dans notre espace public depuis 20 ans, de la crise des accommodements raisonnables et le débat ethnicisé sur la laïcité qui en a suivi, jusqu’aux chroniqueurs médiatiques qui désignent l’immigrant comme un « fardeau à rejeter en mer ». Cette tolérance, c’est fournir au suprémacisme blanc son vocabulaire de recrutement.
Shawinigan n’est donc pas une exception à condamner et à oublier. C’est un avertissement à lire. Tant que nos élites politiques préféreront gérer le spectacle du racisme plutôt que de s’attaquer aux inégalités qui l’alimentent, d’autres banderoles se déploieront, dans d’autres parcs, d’autres samedis ensoleillés. On ne doit pas se demander si nous condamnons assez fort. Mais plutôt ce que nous sommes prêts à changer.


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