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Le Saguenay–Lac-Saint-Jean fait figure de pays intérieur avec ses mets « nationaux », ses symboles et son accent. Le sentiment d’appartenance à la région a été forgé par son isolement géographique, mais également par l’œuvre de l’historien Victor Tremblay (1892-1979). Maxime Fleury a consacré sa maîtrise à ce prêtre méconnu, qu’il dépeint en « entrepreneur identitaire ».
« Victor Tremblay a utilisé l’histoire pour créer une identité saguenéenne, qui était jusqu’alors indéterminée, et il en a tiré une influence considérable », explique le jeune chercheur, dont les travaux s’inscrivent dans le renouveau de l’étude des régionalismes au Canada français. « C’est un personnage fascinant, et j’ai voulu lui redonner des couleurs. »
Né en 1892 sur les rives du lac Saint-Jean, Victor Tremblay est ordonné prêtre au sortir de la Première Guerre mondiale, en 1919. En dépit d’une santé fragile, il entreprend l’année suivante un périple de huit mois qui le mène au Vatican en passant par Paris, Alger, Damas et Jérusalem. « C’est un voyage marquant pour lui, dans la mesure où il confirme ses biais sur la grandeur de la France et du catholicisme appris au collège », note Maxime Fleury.
La magnificence de « l’Orient » n’a pas écrasé la curiosité de « l’abbé Victor » pour le passé plus modeste de sa région natale. De retour à Chicoutimi, Tremblay poursuit sa collecte de souvenirs des « vieillards » du Saguenay–Lac-Saint-Jean, à la manière des ethnologues Marius Barbeau et Luc Lacourcière. « Il nous a donné accès à des témoignages oraux de plusieurs générations de défricheurs, de femmes et d’Autochtones. »
Ces témoignages vont alimenter l’Histoire du Saguenay que Tremblay publie en 1938 à l’occasion du centenaire de la colonisation du territoire par la génération de ses grands-parents. Le prêtre fait office de chef d’orchestre des célébrations réunissant un millier de bénévoles costumés en habitants et en « Indiens » portant les coiffes à plumes des plaines de l’Ouest américain. Il en profite pour doter la région d’un drapeau à dominance vert et jaune, dix ans avant l’adoption du fleurdelisé par le Québec de Maurice Duplessis.
Ancrage
L’abbé Victor Tremblay cherche à inscrire la jeunesse du peuplement canadien-français du Saguenay–Lac-Saint-Jean dans la longue durée de son passé géologique. « Notre coin de pays est le plus vieux de la Terre », dit-il fièrement en 1934 en évoquant le roc du Bouclier canadien. « C’est par ici que le Créateur a commencé la construction des continents. »
L’ouvrage pionnier de Tremblay, qui sera réédité jusqu’aux années 1980, est divisé en deux périodes tranchées au couteau : le « Saguenay sauvage » et le « Saguenay colonisé ». « On ne ferait plus ça aujourd’hui, constate Maxime Fleury, mais ce n’est pas aussi colonialiste qu’on voudrait le faire croire. »
Le chercheur donne l’exemple du toponyme « Chicoutimi », que Tremblay écrivait en y insérant le chiffre « 8 », à la manière autochtone, et de son village natal de Saint-Jérôme au Lac-Saint-Jean, que le prêtre nommait « Couchepagane ». « Il avait un réel souci d’intégrer les Autochtones à son récit. »
L’historien en soutane veut anoblir le passé de la région en diffusant le surnom de « Royaume », qu’il accole au Saguenay en se basant sur les récits de voyage de Jacques Cartier. Le « Royaume du Saguenay » évoqué par l’explorateur français était toutefois un territoire légendaire mis en avant par les Autochtones pour dérouter les navires européens du XVIe siècle.
Empire régional
Les limites du Saguenay rêvé par Victor Tremblay étaient calquées sur le Domaine du Roi, cet ancien territoire de la traite des fourrures qui s’étendait du Labrador aux confins de la Baie-James. Cette vision maximaliste en prendra pour son rhume en 1966, lors de la création des régions administratives du Québec. Le Saguenay imaginaire est alors réduit à son bassin hydrographique et au secteur minier de Chibougamau-Chapais.
Ce découpage bureaucratique déplaît d’autant plus à Victor Tremblay qu’il ajoute le toponyme « Lac-Saint-Jean » à celui de « Saguenay », qui englobait l’ensemble du territoire à ses yeux. La rigidité du prêtre sur cette question délicate lui avait déjà valu d’être comparé à Hitler par le directeur d’un journal du Lac-Saint-Jean au tournant des années 1950 !
À l’instar de ses contemporains, Tremblay a longtemps cru que sa région deviendrait la locomotive industrielle du Québec. Son optimisme s’est toutefois effiloché dans le courant de la Révolution tranquille. À l’approche de ses 70 ans, le prêtre est bousculé par les turbulences sociopolitiques qui ébranlent le Canada français. « Il estimait que le mouvement tournait à vide en raison du matérialisme et de l’anticléricalisme, note Maxime Fleury. C’est à peu près la même critique que celle du sociologue Fernand Dumont, mais dit différemment. »
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