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Le retour des arguments de peur

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L’annonce, en janvier 1978, du déménagement du siège social de la compagnie d’assurances Sun Life de Montréal à Toronto a marqué un tournant dans l’histoire de l’industrie financière canadienne. Montréal a longtemps abrité les sièges sociaux des principales banques ayant financé l’industrialisation du pays, ce qui faisait d’elle le centre financier du Canada. Montréal a perdu ce statut en l’espace de quelques années, dans la foulée de l’arrivée du Parti québécois, élu pour la première fois en 1976. L’exode fut aussi brutal que rapide.

« Nous n’envisageons pas comme probable la séparation du Québec du reste du Canada, avait alors déclaré le président de la Sun Life, Thomas Galt. Cependant, comme il apparaît évident que la langue de la province de Québec deviendra de par la loi en très grande partie le français, nous ne pouvons plus croire qu’il nous sera possible de recruter ou de retenir à Montréal, ni d’amener de l’extérieur du Québec, un nombre suffisant de personnes de langue anglaise douées des qualités et de la compétence nécessaires pour pratiquer les opérations journalières de la compagnie. »

Pour le premier ministre péquiste René Lévesque, l’annonce de la compagnie avait constitué « un refus hargneux d’accepter l’évolution normale du Québec et du milieu québécois qui l’a bien nourrie depuis un siècle ». Son ministre des Finances, Jacques Parizeau, était allé plus loin en menaçant la Sun Life de représailles, notant qu’elle détenait les polices d’assurance de milliers d’employés d’Hydro-Québec.

Il n’empêche que le déclin de Montréal en tant que centre financier — et l’essor de Toronto — demeure un point sensible pour les nationalistes québécois, qui ne digèrent pas l’instrumentalisation des débats linguistiques et référendaires par les politiciens ontariens et les gens d’affaires torontois pour attirer des entreprises dans la Ville Reine. Malheureusement, leurs « arguments de peur » ont merveilleusement fonctionné auprès des décideurs. On n’a qu’à constater la piètre présence des grandes banques canadiennes dans la métropole québécoise, même si deux d’entre elles — la Banque Royale du Canada et la Banque de Montréal — maintiennent officiellement leurs sièges sociaux à Montréal.

Il n’en demeure pas moins que Toronto a accumulé une telle avance dans le secteur financier que les promoteurs de la Ville Reine n’ont plus besoin de recourir à la peur pour damer le pion à Montréal. La capitale ontarienne est devenue le deuxième centre financier en importance en Amérique du Nord, après New York, forte d’une masse critique d’expertises. C’est la raison pour laquelle le président du Toronto Region Board of Trade a déclaré que les gens d’affaires de sa ville regardaient « avec stupéfaction » les délibérations du gouvernement fédéral qui mèneront au choix de la ville hôte de la nouvelle Banque de la défense, de la sécurité et de la résilience (Banque DSR). Selon lui, Toronto s’impose comme la seule option possible. Point final.

Or, Québec tient mordicus à ce que Montréal obtienne le siège social de cette banque multinationale, dont le mandat sera d’aider les gouvernements alliés et leurs fournisseurs à financer à moindre coût les investissements colossaux en défense, dans le contexte où l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord a rehaussé à 5 % du produit intérieur brut la cible des dépenses annuelles dans le secteur effectuées par les pays membres.

« L’arrivée de la Banque DSR à Montréal constituerait un levier économique majeur », a affirmé Montréal International en février, lors du lancement d’une campagne visant à promouvoir la candidature de la ville auprès des décideurs canadiens et internationaux. « Elle permettrait la création d’emplois qualifiés, renforcerait le positionnement international de Montréal dans des domaines de la défense et de la sécurité et accroîtrait la visibilité diplomatique du Québec. » L’organisme a réuni une brochette de gens d’affaires montréalais influents, dont le président de la Banque Nationale, Laurent Ferreira, et le président du Canadien, Geoff Molson, pour appuyer la candidature de Montréal dans la course à l’hébergement de cette institution encore embryonnaire.

Or, les promoteurs torontois craignent que le gouvernement de Mark Carney ne base pas sa décision que sur des critères objectifs. Ils évoquent donc la menace référendaire au Québec pour promouvoir la candidature de Toronto. Ils mettent ainsi M. Carney et son ministre des Finances, François-Philippe Champagne, dans une situation plutôt inconfortable. S’ils choisissent Toronto, ils se feront accuser d’avoir cédé à la campagne de peur des gens d’affaires de la Ville Reine, et permettront ainsi au chef péquiste, Paul St-Pierre Plamondon, de profiter de la grogne au Québec. Déjà, seulement en prenant connaissance des arguments de l’équipe de Toronto, M. Plamondon a déclaré cette semaine que « oui, c’est une campagne de peur, mais c’est une campagne de peur qui devrait amener des remises en question sur qu’est-ce qu’on fait dans ce pays-là ».

Or, MM. Carney et Champagne doivent maintenant trancher en sachant que leur décision risque d’alimenter les arguments des souverainistes québécois si Montréal ne gagne pas ce concours. S’ils choisissent la métropole québécoise pour abriter le siège social de la Banque DSR, ils risquent de susciter dans le reste du Canada des critiques comme quoi Ottawa cède toujours au chantage des souverainistes québécois.

Il n’est pas impossible qu’ils optent pour la candidature d’Ottawa-Gatineau, aussi en lice pour obtenir cette institution multinationale. La région de la capitale fédérale abrite non seulement le ministère de la Défense nationale, mais aussi les ambassades des principaux pays membres de la nouvelle banque. Vancouver serait aussi dans la course, mais la côte ouest canadienne est bien loin de la plupart des États européens membres de la banque. Ses chances d’être choisie seraient minces.

Gageons que MM. Carney et Champagne remettront leur décision au lendemain des élections québécoises d’octobre prochain. Au grand dam de PSPP.

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