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Sainte Anne, oui. Anne Hébert, non. Une école québécoise sur trois — soit 750 des 2370 établissements publics et 200 privés — porte le nom d’un saint, d’une sainte ou d’un groupe sanctifié (la Sainte Famille, les Saints Martyrs canadiens…). Il faut ajouter les autres innombrables références religieuses, de Notre-Dame à Jean Eudes. Du point de vue de la toponymie, la déconfessionnalisation du réseau scolaire reste une très grande illusion.
À lui seul, saint Joseph a droit à 60 mentions dans la banque de données du ministère de l’Éducation. Son fils putatif, Jésus, s’y retrouve comme enfant, comme adulte, avec sa mère porteuse (externat Mont-Jésus-Marie), par son Sacré-Cœur et son saint nom (deux fois). La maman du Dieu incarné apparaît elle aussi en plusieurs déclinaisons : en reine du clergé, comme « Sainte-Marie » (une dizaine de fois), par son saint cœur, en médiatrice ou en regina assumpta.
L’impériale hagionomie (le fait de désigner quelque chose du nom d’un saint) vaut pour toute la toponymie québécoise. Le territoire compte aussi plus de 500 municipalités (sur environ 1125) dont le nom commence par « Saint » ou « Sainte ». Dans le lot, il y a Sainte-Apolline-de-Patton, dans Chaudière-Appalaches, qui honore une martyre morte en 249 à Alexandrie, et sa voisine régionale Sainte-Euphémie-sur-Rivière-du-Sud, nommée en l’honneur d’une mégalomartyre native de Chalcédoine (maintenant une banlieue d’Istanbul) morte décapitée après de nombreuses tortures en 305.
Mais cette affirmation ultradévote, plongeant ses références sur 2000 ans et jusqu’à l’autre bout du monde, signale en même temps la négation de beaucoup d’autres possibilités de reconnaissance par le nom des lieux.
Le système scolaire québécois boude ainsi très largement ses refondateurs de la Révolution tranquille et les rejetons les plus admirables de son activité pédagogique : ses artistes, ses gens de lettres, ses scientifiques, ses gens engagés dans le monde sociopolitique.
Paul Gérin-Lajoie, qui a été le premier ministre de l’Éducation, dans les années 1960, a trois établissements. Mgr Alphonse-Marie Parent, qui a dirigé la commission de réforme du système de l’éducation, a une école à son nom à Longueuil. Et c’est tout. Aucun des membres de la commission ne jouit de cet honneur — pas même le sociologue Guy Rocher, décédé l’an dernier.
Par contraste, en France, la mémoire de Jules Ferry, fondateur dans les années 1880 de l’école laïque, gratuite et obligatoire, est honorée par 624 écoles, collèges et lycées, soit plus d’un établissement sur 100 de la République, qui en totalise environ 58 500. La seconde place de la nomenclature revient à Jacques Prévert, commémoré 375 fois. Cette faveur s’explique par la popularité du poète au moment de la construction massive d’écoles, après le baby-boom qui a suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Un effet paroissial
« Je trouve savoureux l’exemple de Jacques Prévert, raconte la professeure d’histoire Brigitte Caulier, éduquée en France. Chaque jour, on avait une récitation d’un de ses poèmes. Il fallait les calligraphier dans nos cahiers et faire un beau dessin pour l’illustration. Prévert est devenu la grande idole littéraire des enfants. »
Elle lisait et illustrait ses poèmes à l’école primaire portant le nom de sa petite ville de la banlieue de Paris. L’établissement a été rebaptisé plus tard en l’honneur de Robert Doisneau, photographe humaniste mort en 1994.
Mme Caulier a rencontré un Québécois pendant ses études doctorales, a immigré et est devenue professeure spécialiste de l’histoire socioreligieuse du Québec à l’Université Laval. Elle rappelle que, ici, la confessionnalité du nom des écoles s’explique par leur rattachement d’origine à une entité paroissiale. « L’école publique portait le nom du saint patron de sa paroisse », dit celle qui a récemment piloté l’élaboration d’un Atlas historique du Québec portant précisément sur les écoles (PUL, 2023).
« J’aime faire le parallèle avec les caisses populaires, qui ont aussi pris le nom des paroisses », dit-elle. La forte densité hagionymique des villes et des villages est aussi le résultat de la constitution de municipalités au XIXe siècle appuyée sur la dénomination des paroisses, alors centrales dans la vie des communautés. Les anciens établissements scolaires employaient d’ailleurs des instituteurs et des institutrices de communautés religieuses qui pouvaient chérir les références aux héros de leur monde spirituel.
On peut aussi parfaitement comprendre certains établissements de vouloir conserver leur prestigieuse marque de commerce. Qui voudrait sérieusement changer le nom de l’école des Ursulines de Québec, fondée en 1639, ce qui en fait une des plus vieilles des Amériques ? Ou du collège Jean-de-Brébeuf de Montréal, qui compte parmi ses diplômés Robert Bourassa, Pierre Elliott Trudeau, le juge Richard Wagner, Jean Coutu et Hubert Reeves.
¡Viva México!
L’autrice Chantal Ringuet préfère comparer le Québec au Mexique, autre société marquée par la religion, mais dont la composante autochtone est beaucoup plus forte. « Les Mexicains ont conservé des noms de saints et aussi des noms autochtones », dit la touche-à-tout de la culture qui a écrit sur Leonard Cohen, traduit des textes du yiddish et récemment imaginé une carte du métro de Montréal aux noms de stations entièrement au féminin. « C’est déplorable qu’on ne bouge pas plus ici. Je ne pense pas que beaucoup de personnes regretteraient aujourd’hui de voir disparaître certains noms de l’espace public. »
Lesquels ? Pie IX ? Une école montréalaise et un boulevard majeur honorent ce pape réactionnaire par excellence du XIXe siècle, finalement contre tout progrès, du féminisme à la démocratie. Lionel Groulx ? Le chanoine-historien a droit à un cégep et à une station de métro malgré ses positions antisémites et misogynes.
« Le débat public est important dans toutes les questions de toponymie, enchaîne Mme Ringuet, sans prendre position sur ces deux noms. Il faut réfléchir ensemble pour avancer sur ce terrain miné. Jusqu’à quel point peut-on réécrire l’histoire, et comment adapter la mémoire en suivant l’évolution de la société ? En tout cas, moi, je suis vraiment pour qu’on change certains noms d’établissements scolaires et de rues. »
Au Québec, une douzaine d’écoles du primaire ou du secondaire rendent hommage à Félix Leclerc, parfois par la dénomination de l’immeuble d’un campus. C’est l’exception qui confirme la règle générale de l’oubli et de la négligence des vedettes culturelles. Gabrielle Roy a quelques mentions et a la reconnaissance d’une poignée de bibliothèques. Anne Hébert n’est pas honorée par le réseau scolaire québécois. Leonard Cohen non plus, d’ailleurs.
« Il y a moins de monde et de création d’écoles depuis des décennies, mais ça n’excuse pas de ne pas choisir des patronymes dans la vie culturelle, les noms des créateurs, des auteurs. Et des créatrices, encore plus, dit la professeure Brigitte Caulier. Évidemment, ce qui est vrai pour les hommes tient encore plus pour les femmes. »
Beaucoup d’écoles des dernières décennies ont reçu des noms fleur bleue — « de l’Envolée » et autres « Tournesols ». Les désignations des garderies reflètent aussi cette vision bonbon et gnangnan de l’enfance.
Le ministère de l’Éducation explique dans une réponse par courriel que la responsabilité du nom des écoles incombe aux centres de services scolaires. À l’évidence, les constructions neuves font plus d’efforts pour reconnaître des créateurs remarquables : une nouvelle école secondaire de Saint-Jérôme rend ainsi hommage à Gaston Miron depuis 2023.
Chantal Ringuet soulève en terminant la lourdeur administrative du processus menant à une nouvelle désignation, qu’il s’agisse d’une école ou d’une rue. « Ça prend énormément de temps avant d’obtenir un consensus. Je note aussi que ces comités de toponymie ont tendance parfois à élire des gens un peu conservateurs qui veulent conserver tous ces noms de saints. Pourtant, on en a tellement qu’on pourrait en larguer. »


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